Histoire du port du Loch en Primelin

38 - Non au nucléaire au Loch en 1980

Non au nucléaire au Loch Plogoff / Primelin. (mémoire d'une lutte)

   Quarante ans déjà ! A l’extrême pointe de la Bretagne, ce mercredi 31 janvier 1980, les habitants de la petite commune de Plogoff au Cap Sizun, assistent, consternés à l’irruption de plusieurs centaines de gendarmes mobiles venus prendre position dans le centre bourg de la localité : l’enquête d’utilité publique relative à l’implantation d’une centrale nucléaire de 5200 mégawatts sur la commune vient de commencer. Il s’agit de la plus puissante centrale jamais construite en France et nous sommes au premier jour de la procédure d’enquête. Cette date sonne le début d’un violent conflit de six semaines marqué par un face à face quotidien entre la population, hostile au projet et les forces de l’ordre chargées de faire respecter le calendrier d’enquête d’utilité publique. Altercations, jets de pierres, heurts, barrages et en retour, jets de grenade et coups de matraque de la part des gendarmes seront au menu de ces journées qui marqueront durablement le mouvement antinucléaire qui sera par la suite largement médiatisé.
La population telle le pot de terre affronté au pot de fer, triomphera dans ce combat grâce à sa ténacité et aux soutiens qu’elle reçoit : Ainsi la centrale ne verra jamais le jour. Plan de l'avant projet : ICI

   Je n’ai pas l’intention de reprendre tout l’historique de cet évènement. Mon propos ici se limite à quelques anecdotes et photos légendées uniquement en lien avec le Loch permettant à chacun de retrouver l’ambiance de ces journées mémorables qui ont permis à toute une population de prendre son destin en main au fur et à mesure que se forgeait la conscience du danger nucléaire et cela dans un contexte de tension où l’Etat ne voulait rien céder.

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - La baricade, Libébez nos otages le dimanche 6 juillet 1980 dBarricade en feu au Loch

L’enquête d’utilité publique démarre fin janvier

   Les choses commencent par la réquisition le 28 janvier 1980 de l’ancien petit séminaire de Pont-Croix par 400 gardes mobiles. Le mercredi 30 janvier, sont livrés aux communes de Plogoff, Primelin, Cléden et Goulien, les dossiers (papier) de l’enquête d’utilité publique. Aussitôt mis à disposition pour consultation libre, les dossiers sont brûlés. L’Administration réagit dès le lendemain en installant des mairies annexes à l’aide de camionnettes blanches abritant les indispensables dossiers, le tout dûment protégé par des cordons de CRS. Ces mairies annexes se trouvent installées sur les différents territoires des communes concernées : A Plogoff, on choisit de camper près de la chapelle Saint Yves dans un premier temps puis à Trogor durant les quatre dernières semaines.

   Puisque ces camionnettes stationnent en journée seulement, il s’agit donc de leur barrer l’accès du site au petit matin lorsqu’elles sont escortées par les CRS. C’est ainsi qu’au lendemain de leur arrivée, le pont du Loch est transformé en barricade. Toute la nuit les habitants accumulent sur cette barricade, gravats, épaves récupérées chez le garagiste du coin, vieux matériel agricole mais aussi matériel du chantier de la déviation D784 alors en travaux. Les CRS pour cette première journée décident de pousser avec une certaine facilité la barricade en feu à l’aide d’un engin doté d’une grande lame frontale.

« Faisons de Plogoff une île ! »

   La deuxième nuit, les choses vont se compliquer, les habitants déterminés lancent ce mot d’ordre « faisons de Plogoff une île ! ». A l’aide d’un gros câble de chalut en acier passé entre la ferraille nouvellement accumulée et le tablier du pont, la barricade va s’avérer beaucoup moins facile à démanteler d’autant que du ciment à prise rapide est utilisé pour agglomérer l’ensemble.

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Préparation de la barricade du pont du Loch 2

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Préparation de la barricade du pont du Loch 1Préparation de la barricade du Loch

   Conscients qu’une activité fébrile agite les habitants durant une partie de la nuit, les gendarmes sont sur le qui-vive et décident d’intervenir très tôt le matin, avant même l’heure prévue pour l’acheminement des mairies annexes, dont l’ouverture se fait à 9h. A l’époque, j’étais pensionnaire à Quimper mais rentré chez mes parents pour le week-end, je me souviens bien des évènements qui se déroulèrent ce jour-là.
Grâce à un système de transmission par talkies-walkies, le maire de Plogoff est prévenu depuis Pont-Croix du moindre mouvement des gendarmes mobiles. « Les anges se réveillent » alerte soudain un indicateur. Leur passage à Esquibien est signalé par un guetteur qui tire une fusée de détresse visible du Loch; aussitôt le feu est mis à la barricade, ce qui provoque un gigantesque embrasement destiné à accueillir la troupe de gendarmes. Tenus à distance, ceux-ci éclairent le brasier à l’aide de puissants projecteurs mais ne peuvent intervenir.

Da feiz an taddou koz

   Il est 4 h du matin ; Tandis que les gendarmes stationnent impuissants et bloqués, de l’autre côté du brasier s’élève un chant en breton « Da feiz hon tadou kozh » (A la foi de nos pères, nous, enfants de Bretagne, serons toujours fidèles), cantique très populaire entonné par la foule rassemblée ; ce chant fut créé dans le contexte houleux de la séparation de l’Eglise et de l’Etat au cours des premières années du XX e siècle (on lui attribue pour les paroles et la mélodie une double paternité : Goulien et Le Léon). Mais au-delà du credo religieux, ce chant est un hymne à la terre sacrée des ancêtres, un chant qui se charge dans ce contexte particulier, d’émotion et de colère face à « l’agresseur ».  
   Mais les gendarmes eux, ne peuvent pas comprendre, ni le sens des mots ni la ferveur et encore moins la force de ce chant, marqueur d’identité et de rassemblement.
   S’en suit alors un échange de projectiles entre manifestants et gendarmes : les premiers armés de lance-pierres tirant des boulons et des petits galets en direction des CRS, les seconds envoyant par-dessus les flammes des grenades offensives et lacrymogènes destinées à repousser la foule regroupée. Indice de L’ambiance haineuse, cette inscription trouvée sur l’une des grenades : « pour ta sale gueule de Breton » Imaginons donc ces gendarmes décontenancés, levés tôt et bien outillés mais stoppés net au Loch tandis que l’épaisse fumée portée par le vent d’ouest leur arrive en pleine figure. Le feu du barrage illumine maintenant tous le Loch, mélangé au bruit de guerre, cela devient apocalyptique.

Ch38 - Non au nucléaire au Loch Plogoff - Feux et lacrymogène au Loch février1980Le feux du barrage illumine tous le Loch

    De l’autre bord, les manifestants quant à eux peuvent tranquillement observer les manœuvres des CRS qui s’ingénient à éteindre le brasier et démanteler le barrage et son enchevêtrement de ferraille, de pieux enfoncés dans la route, de câbles, de pneus et autres matériaux inamicaux. Ils suivent du regard le groupe de gendarmes qui contourne le barrage par la plage et prennent le temps de compter les heures qu’il faudra à ces derniers pour venir à bout de leur fameuse barricade : Scies, tronçonneuses, pelles mécaniques permettent d’avancer mais la progression se fait mètre par mètre et quatre heures seront nécessaires aux forces de l’ordre pour dégager le tronçon qui va du pont au bourg.

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Les CRS autour de la barricade du LochLes CRS autour de la barricade du Loch

Jour et nuit, la résistance s’organise

   Le matin suivant, la route qui mène à Trogor porte les stigmates des actions de la veille : épaves calcinées encore fumantes et détritus repoussés vers les fossés jonchent le sol.

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Reste de barricade 1

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Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Reste de barricade 3Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Reste de barricade 4





 

 

 

 

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Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Déblayage des restes de la barricade du Loch 4Restes de barricade au matin sur le pont du Loch

   La nuit suivante un ballet de tracteurs réglé par les agriculteurs rapporte vers le pont du Loch tous ces ingrédients nécessaires à la restauration de la barricade tandis qu’une équipe de soudeurs s’emploie à consolider le tout. La gendarmerie submergée appelle l’armée à son secours. C’est donc un escadron du Génie d’Angers qui arrive dans le Cap, doté de gros moyens afin de déblayer les routes chaque matin pour que l’enquête d’utilité publique puisse se faire. Eux aussi sont à la peine car les pieux en fer dissimulés dans la chaussée n’épargnent pas les roues de leurs puissantes tractopelles.

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Ch38 - Non au nucléaire au Loch Plogoff - Déblayage des restes de la barricade du Loch 2

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Ch38 - Non au nucléaire au Loch Plogoff - Déblayage des restes de la barricade du Loch 3Déblayage des restes de barricade au Loch

   La résistance s’organise et très vite des gens affluent de partout sans qu’on sache vraiment de quel coin du Cap ils viennent. Le vendredi est un grand jour de rassemblement. Au Loch et à La Baie des Trépassés, une noria de camions et camionnettes dépose pneus et matériaux pour les barricades. Sans relâche, les tracteurs tirent des carcasses de vieilles voitures et des poteaux électriques. De la vallée de Cléden et de Plogoff, montent les crépitements des tronçonneuses…

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - dans la vallée du Yun 1Ch38 - Non au nucléaire au Loch - dans la vallée du Yun 2

 

 

 

 

Dans la vallée du Yun


   Le pont du Loch doit sauter ! tant pis si Plogoff n’est plus alimenté en eau et téléphone ! Une équipe se relaie pour creuser un trou à l’aide d’une barre à mine ; on y dépose de la dynamite. La mise à feu de la TNT est prévue à minuit : une violente déflagration retentit alors dans cette nuit du bout du monde sans détruire le pont.
Au fur et à mesure que le conflit se durcit une sorte de « liturgie » s’installe : A cinq heures tous les jours, rassemblement devant les mairies annexes, c’est « La messe de cinq heures », la population venue des quatre coins du Cap vient assister au départ des gendarmes. Ces derniers prennent soin de sécuriser comme ils peuvent tous les accès à la route principale de Plogoff jusqu’à Primelin afin d’éviter les débordements ; le tout sous l’œil vigilant mais prudent d’un hélicoptère qu’on appelle « La mère poule ». Gare en effet au rase motte car les fusils sont de sortie et l’oiseau pourrait bien perdre quelques plumes !

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Les CRS au Loch Plogoff 1

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Les CRS au Loch Plogoff 2Alain-Pierre Condette, le berger de la bergerie devant les CRS au Loch

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Les CRS au Loch Plogoff 3Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Les CRS au Loch Plogoff 4

 

 

 

 

 

 

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Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Les CRS au Loch Plogoff 6Les CRS au Loch, quelques minutes avant le repli de 17h

   Ainsi les semaines passent avec des heurts et une pression constante. L’enquête d’utilité publique prend fin à 12h le samedi 15 mars. La population est restée présente sur le site tout ce temps. Organisée, solidaire, déterminée à faire céder les autorités, elle a géré des affrontements parfois violents en se servant de matériels lourds et dangereux sans qu’il y ait eu un seul mort. Son combat exemplaire marque les esprits, faisant de Plogoff un enjeu majeur et une cause nationale.

Les petites histoires font la grande…

   Le dimanche 16 mars a lieu un grand fest-noz à Plogoff ; plus de 50 000 personnes s’y rendent occasionnant des bouchons jusqu’au Loch : La France antinucléaire s’est donné rendez-vous à Plogoff.

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - bouchon au Loch pour le festnoz du dimanche 16 mars 1980Bouchon au Loch pour le festnoz du dimanche 16 mars 1980 à la pointe du Raz

   Savez-vous qu’à l’époque, la digue du Loch porte l’inscription « NON AU NUCLEAIRE ! »

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Inscription sur la digue du Loch 1inscription « NON AU NUCLEAIRE » sur la digue du Loch

   Durant l’été 1978, un feu se déclare sur la Pointe des Moutons mettant à nu les terrains de la butte. Au printemps 1980, des cailloux et galets sont placés sur le dénivelé de la colline et peints en blanc pour être vus d’avion : PLOGOFF- LUTTE POUR LA VIE.

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Feux sur la colline de la Pointe des moutons en 1978

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Plogoff lutte pour la viePLOGOFF LUTTE POUR LA VIE !

   A l’époque, durant un an, une radio pirate voit le jour à Plogoff, inondant par un puissant émetteur, les ondes FM du Finistère. (J’ai utilisé le générique de cette radio comme fond sonore dans une vidéo sur le Loch).

   Plus douloureux sont les épisodes d’arrestations et d’incarcérations des manifestants locaux lors des émeutes. Le six juillet, ils ne sont toujours pas libérés ni même jugés; la coupe est pleine ! Alors ce matin-là on barre une fois de plus le pont du Loch mais de manière symbolique : on rassemble autour d’une banderole qui porte l’inscription « LIBEREZ NOS OTAGES », les débris laissés dans les fossés depuis le mois de mars. Toute la journée la voie est coupée, rappelant par la présence d’un drapeau breton hissé sur les derniers vestiges des affrontements, ce qu’a été le combat de ces hommes. Durant l'après-midi un feu est allumé sur la barricade.

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - La barricade, Libérez nos otages le dimanche 6 juillet 1980 aCh38 - Non au nucléaire au Loch - La barricade, Libérez nos otages le dimanche 6 juillet 1980 b

 

 

 

 

 

 

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Ch38 - Non au nucléaire au Loch - La barricade, Libérez nos otages le dimanche 6 juillet 1980 e La barricade : "Libérez nos otages" le dimanche 6 juillet 1980

   Le dimanche 19 avril 1984 Haroun Tazieff vient à Trogor pour poser la première pierre de la maison autonome qui aurait dû voir le jour. Une grande foule l’accompagne et de nombreuses voitures stationnent jusqu'au Loch

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Haroun TAZIEFF - Bouchons au Loch

Ch38 - Non au nucléaire au Loch - Haroun TAZIEFF le 19-04-1984 Haroun TAZIEFF le dimanche 19 avril 1984

   Quarante ans après ces évènements, reste-t-il quelques traces de ces « semaines historiques » ? dans les mémoires, certes mais ailleurs ? Oui, bien sûr : un environnement sauvé qui lui, se manifeste tous les jours par la beauté de ses paysages et l’intégrité de ses espaces propices à la vie.
En montant vers Plogoff depuis Le Loch, le visiteur distinguera sur la droite une sculpture figurant un enfant, genou à terre, muni d’un lance pierre ; à ses côtés se blottissent deux moutons. Le groupe sculpté par Roger Vaillant dans un granit prélevé sur le site de Feunten Aod (site de la centrale), évoque le combat inégal et les armes dérisoires dont disposaient les habitants de Plogoff face à l’arbitraire d’une décision gouvernementale que ses initiateurs aveugles entendaient maintenir contre vents et marées.

Ch38 - Non au nucléaire à Plogoff - La sculture de l'enfant au lance-pierre à Trogor en 2020 La sculpture de l'enfant au lance-pierre à Trogor en 2020

Ch37 - Survol sur PlogoffLa cote sauvage et préservée de plogoff

   L’histoire nous raconte qu’un autre enfant muni d’un lance pierre mit un jour en échec un géant : l’enfant s’appelait David et le géant, Goliath. On en a tiré un récit biblique !

Ch38 - Non au nucléaire - Autocolant du pont du Loch

 

  Je remercie Andrée Chapalain de m'avoir aidé pour la correction orthographique de ce chapitre

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