Histoire du port du Loch en Primelin

24 octobre 2016

29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin


   La première usine de conserverie semble avoir été créée en 1850 à Douarnenez. L’alternance entre poissons et légumes se complètent dans le calendrier saisonnier des usines de sorte que les entreprises se multiplièrent dans tout le Sud-Finistère. A la fin du printemps, les camions chargés de légumes en vrac circulent sans arrêt vers les usines, d'autres charrient les cosses, et l'odeur caractéristique du légume épluché flotte le long des routes.

  Ce n'est qu’aux environs de 1922, sous l'impulsion de la famille HELIAS-GLOAGUEN, qu'une usine du même type est conscruite au Loc'h à Primelin par l'entreprise Navarre de Nantes. Une chaudière faisant marcher une machine à vapeur est installé par les établissements Sudry également de Nantes. L'enregistrement de l'entreprise au registre du commerce de Quimper date de 1924 sous le n° 5747

Ch29 - Plan de la machine à vapeur de la conserverie du LochPlan de la chaudière (Longueur 4.2m - Largeur 1.5m - Hauteur 2m)


   Dans la mémoire collective tout le monde se souviendra de l'usine de petit pois, mais en fait le projet initial misait sur les conserves de crabe. La proximité du port du Loc'h et du vivier de Pors Tarz devait pouvoir alimenter la conserverie. La première année d’exploitation en 1925 fut un fiasco. Des entreprises du même type du pays Bigouden essayèrent également sans y parvenir. Malgré les précautions de préparation la marchandise s'oxydait et devenait toute noire et ce malgré les études préalables demandées au laboratoire BELIN de Paris garantissant pourtant le procédé de conservation. Les boîtes de conserves étaient retournées par les acheteurs, il a fallu rembourser les clients et la faillite a été évitée de justesse. La conserverie du Loc'h se tourna par la suite vers la mise en boîte de légumes.
Le commercial de l'entreprise à ses bébut était Mr Georges De La VILLEFROMOY.

Ch29 - Boite de conserve de l'usine de Primelin 1Boite de petits pois de la conserverie du Loch Primelin


   En 1927, la marque « Petit Pois du Château du Paradis » est déposée. Les moteurs à essence font leur apparition et remplacent les machines à vapeur. Assez rapidement l’usine se diversifie avec une production de petit pois et de haricots verts. Une tentative avec des épinards cultivés à la ferme familiale HELIAS de Kerloc'h Huella n’a pas le succès escompté : elle est abandonnée. L’entreprise ne disposant pas de beaucoup de capitaux, les banques avancent souvent l’argent. L’usine travaille aussi à faire du remplissage pour d’autres fabricants de conserves notamment dans la région du Sud-Ouest (Bordeaux, Brive-la-Gaillarde) qui envoyaient à l’usine leur chef de fabrication pour diriger et imposer la qualité du produit.

   En 1933 l'usine est agrandie grâce à la construction d'un entrepôt. Un an plus tard, grâce à une intervention de la banque, elle trouve un client à Puy-en-Velay qui commande plusieurs wagons de petits pois mais quelques jours après le départ du train, l’acheteur, Monsieur BADENES disparaît avec la livraison et part pour le Portugal. Il ne sera jamais retrouvé. La faillite est encore une fois évitée de justesse.

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin - Papier à en-tête Jy Hélias
   En pleine saison, c'est-à-dire de mai à septembre, le personnel est sollicité au gré des arrivages. La durée des campagnes de fabrication est courte. Ainsi pour les petits pois elle s'échelonne sur une période d'un mois et demi uniquement. Le personnel requis était surtout féminin, les hommes eux, s'occupaient de la grosse manutention : camionnage, sertisseuses et autoclaves. L'usine employait donc principalement la jeunesse de Primelin et de Plogoff, mais aussi des femmes et des hommes ayant déjà travaillé dans des usines d’Audierne. Mon grand-père Jean-Marie THOMAS, mécanicien cycles et automobiles, installé en face de l'entreprise, s'occupa de la partie mécanique et entretien de l'usine durant toute son activité.

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin 1L'usine de petit pois du Loch


   Juste avant la guerre le contremaître était Mr URCUN de Kerandraon, (maire de Primelin de 1944 à 1963). Il dirigeait les jeunes filles durant la tâche de remplissage des boîte de conserves. Certains jeunes de 14 ans montaient sur des caisses en bois pour travailler correctement à la trieuse des petits pois. Il fallait faire attention que l'entonnoir où passaient les pois ne s'engorge pas sinon la machine se bloquait. Le remplissage des boîtes se faisait à la main par d'autres jeunes, le convoyage manuel était effectué dans des paniers, entre le pesage et la sertisseuse. Cette machine était toujours utilisée par des adultes. Il fallait poser chaque couvercle à la main et glisser la boîte sous la sertisseuse pour le sceller. C'était un travail dangereux, le personnel se coupait souvent.

   La cuisson par étuvage était l'étape suivante. Le travail autour de l'autoclave était très pénible et nécessitait des réglages constamment entre l’admission d’eau et l’alimentation en charbon. Tout cela pour avoir une pression de vapeur à 15 bars la plus régulière possible. Ce travail était dévolu uniquement à des hommes, les 2 cuves étuveuses laissaient échapper beaucoup de vapeur à environ 70 degrés et il faisait très chaud à ce moment-là dans toute l'usine. Une fois refroidies durant la nuit, le lendemain matin les hommes les vidaient et mettaient les boîtes dans des caisses en bois pouvant contenir 24 d'entre elles.

   Toutes ces opérations nécessitaient une grande quantité d’eau, pour le nettoyage des légumes, la mise en boîte et l’étuvage. Un puits se trouvait dans l’usine même, mais son débit se révéla très vite insuffisant. Rapidement une petite station de pompage est construite en contre-bas de l’usine dans la petite prairie nommée « Foenneg braz ». Des vestiges de l’installation sont toujours visibles au plus bas de la vallée au niveau du petit cours d’eau à coté de la route, face à l’actuel parking du port. L’eau était pompée et acheminée jusqu'à un réservoir qui se trouvait en hauteur sur le pignon ouest.

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch PrimelinLa station de Pompage en contrebas de la route

Ch29 - Réservoir d'eau de la conserverie du LochRéservoir d'eau du pignon ouest


   Ce sont les cultivateurs locaux qui fournissaient l'usine en légumes mais aussi ceux de la baie d'Audierne et une partie du Pays bigouden. La récolte manuelle des petits pois était très longue et nécessitait une nombreuse main d'œuvre. Le travail était généralement réalisé par tous les membres d’une même famille, jeunes et anciens y participaient. Les petits pois étaient cueillis à la main, mis en sacs et apportés chez le courtier qui s’occupait du transport jusqu’à l'usine où les pois étaient battus. Dans les années 1945 apparaissent les premières batteuses dans le Finistère, elles sont transportées par route près des champs au gré des récoltes.

 

Ch29 - batteuse à petit poisBatteuse à petit pois en 1950


  Après la période des petit pois venait celle des haricots verts, fournis également par les gens du coin, le travail était presque le même, au point prêt qu'il y avait d'abord l'équeutage qu'il fallait réaliser avec le minimum de perte pour éviter les réprimandes du contremaître. Les sacs étaient versés sur les tables pour le triage. Les plus fins étaient séparés des plus gros. L'empotage était toujours réalisé à la main et il y avait une belle finition sur le dessus qui consistait à le conclure par une belle rangée, taillée et bien mise en place. Les ouvrières plaisantaient sur le sujet « si les gens ouvrent la boîte par l'autre bout, à quoi sert ce travail de finition ? » Ensuite, il y avait l'envoi vers le sertissage et l'étuveuse. La dernière opération consistait à coller l'étiquette du produit. Malgré le sérieux imposé par les opérations de mise en boîte, les jeunes chantaient pendant le travail sur des airs connus et des paroles inventées pour l’occasion.

   La campagne de conserve s’annonçait bonne à l’arrivée des Allemands au Loc’h en juin 1940. La totalité de la production fut réquisitionnée et l’usine contrainte de s’arrêter.

   En 1943 l'entreprise familiale est cédée à Jean HELIAS par son père Jean-Yves. En 1945 l'activité redémarre avec une nouvelle immatriculation au registre du commerce : 12.434.

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin - Papier à en-tête J Hélias

  Après la guerre le Finistère deviendra le premier département de France pour la culture des petits pois. En 1947, les moteurs à essence sont remplacés par des moteurs électriques les locaux sont agrandis. Un an plus tard, le Comptoir d’Achats Groupés de Marseille représenté par Mr ROSINE pour lequel l’usine du Loc’h travaillait à façon* laisse un impayé de 1,6 Millions de francs (équivalent à environ 88.000 € de 2014). Pratiquement toute la production de l'année était destinée à ce client. Le client marseillais dépose le bilan en 1952.
*Le travail à façon est une relation de travail qui voit un artisan, propriétaire de son outil de production, produire des marchandises sur les ordres d'un marchand qui se charge de leur commercialisation. Cette relation de travail inégale se développe au XVIII ème siècle en Europe Occidentale, essentiellement dans le monde urbain, et constitue une des étapes de la proto-industrialisation. Aujourd'hui, il est souvent réalisé pour le compte d'entreprises externalisant une partie de leurs activités.

   En 1948 l'usine avait comme contremaître Mr RANNOU pour l'atelier et Mr CAPEL pour les bureaux.

   L'année 1954 sera une année calamiteuse car la météo est exécrable. Conséquence, ce sera la dernière année de production. En 1956 l'entreprise sera liquidée.

Ch29 - Les conserveries dans le Finistère sudLes conserveries et nombres d'employés dans le Finistère sud dans les années 1950

 

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin 22L'usine en 1970


   Dans les années 1980 les bâtiments seront utilisés par Mr Jean JAFFRY (maire de Primelin de 1983 à 1989). Il y installera une petite entreprise de mécanique et chaudronnerie.

   De nos jours, les bâtiments principaux avec leur toiture en tuiles rouges très particulière pour la région, ont souffert depuis quelques années en raison des violentes tempêtes d’hiver. il reste encore dans la mémoire des plus anciens, les souvenirs d’une époque révolue.

Ch 29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin en 2015L'usine de petit pois du Loch en 2015


   Je remercie les descendants de la famille HELIAS qui m’ont aidé et fourni des documents me permettant de retracer l’histoire de la plus grosse entreprise que Primelin ait connue au XX ème siècle. En pleine saison il y avait plus de 50 personnes qui y travaillaient. Nous n’avons trouvé hélas aucune photo de l’entreprise en activité. Un grand merci également à Blandine Meil, pour ses anecdotes, elle y a travaillé seulement une saison dans l'année de ses 14 ans en 1939. Elle ne manquera pas prochainement dans son blog de nous en parler avec des mots dont elle a le secret.

Ch29 - Boite de conserve de l'usine de Primelin 2Ce qu'aurait pu être une conserve made in Loch Primelin en 2016 si l'entreprise existait toujours   :-)

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30 mars 2016

28 - La route du Loch D784 et l'océan

Contre vents et marées : La route D784 du Loc'h.

   Un Parisien (terme générique, utilisé localement pour désigner un touriste, d’où qu’il soit.) décidant d’aller voir la mer et son immensité jusqu'à la Pointe du Raz passera impérativement par l’anse du Loch… Là seulement, il assistera au spectacle grandiose et inégalé de l’océan changeant venant battre la côte.
   Dans les temps anciens, pour atteindre Plogoff en passant par le Loch, il n'y avait pas de route : on franchissait à gué la petite rivière nommée le Yun qui se jette dans la mer. En 1831 le Préfet imposa la construction d'une voie de communication praticable.
   Voici un courrier adressé au Préfet qui nous informe de la topologie du lieu.
   "Le passage du Loch situé dans l'anse de ce nom, est la seule communication entre Primelin et Plogoff ; c'est une grève que la mer couvre pendant son flux et qu'on traverse à marée basse, sur le sable dur ; mais on est arrêté en toutes saisons par un chenal qui traverse la grève et qui porte ses eaux douces à la mer. Il a cinq mètres de largeur et un mètre de profondeur, et c'est à l'aide de quelques planches mal assujetties sur deux mâts que l'on traverse ce chenal à toute heure du jour et de la nuit. On a aussi remarqué qu'en hiver, des rochers et du sable viennent remplir le chenal et couvrent même l’espèce de pont existant. Dès lors la communication est interrompue et cela porte préjudice aux habitants des communes qui n’ont point d'autres routes à suivre. Il y a donc urgence de construire un pont et une chaussée d'une hauteur au-dessus des plus grandes marées pour prévenir le renouvellement des accidents qui y sont arrivés."

Ch26 - L'anse Loch vers 1830L'anse du Loc'h à l'avant projet

   Le petit pont de fortune existait au plus bas de l'anse du Loc'h, au milieu de la plage et se confondait avec le marais. Le nouveau projet prévoit donc la construction d’un nouveau pont d'une seule arche en pierres dont le rayon atteint 2m un peu plus en amont sur la commune de Plogoff. Ses fondations seront ainsi ancrées dans une zone moins marécageuse.

Ch26 - Plan de 1831 du pont en pierre du LochPlan du futur pont en pierre de 1831

Ch26 - Anse du Loch - Plan de 1831 - avant projetPhoto d'un plan de 1831

   De part et d'autre du pont on prévoit une chaussée de 220 m de longueur sur 6m de largeur à la base et 2 mètres de hauteur. Quant aux chemins menant à l’anse du Loch on prévoit de les passer de 2 mètres à 4 mètres de large. On peut remarquer sur le plan de 1831, que la future route va être construite en plein milieu de la grève. Elle se trouvera donc un peu trop proche de la mer et des tempêtes à venir…

   Durant la 2ème partie du 18ème siècle d'autres modifications seront réalisées

Ch26 - Plan de 1875 du nouveau pont du LochPhoto d'un plan de 1875 du pont actuel

Ch26 - Plage du Loch en 1900Plage du Loc'h en 1900

Ch26 - Plan de L'anse du Loc'h en 1903Plan de L'anse du Loc'h en 1903

   Et c’est ainsi que durant près de 150 ans la route D784 a longé la plage, ce qui eut pour conséquence de la rendre impraticable par grandes marées conjuguées aux tempêtes. Dans ce cas, sable, galets et goémon se chargeaient de reprendre leurs droits en recouvrant la chaussée. Au plus fort des tempêtes, la route se retrouvait sous un mètre de sable ou de goémon.

Ch26 - La route du Loch Primelin en 1950b

Ch26 - La route du Loch Primelin en 1950cCh26 - La route du Loch Primelin en 1950d

Ch26 - La route du Loch Primelin en 1950aTempète au Loc'h en 1950

   Les badauds des villages alentours attirés par le spectacle de la mer en furie, convenaient qu’il était impossible d’emprunter la route, fermée pour l’occasion mais il en était toujours quelques uns à vouloir braver l’évidence, se disant  « ça va passer ! ».

Ch26 - La route du Loch Primelin en 1951La route du Loc'h en 1951

    C’est alors que la dure leçon de la nature s’exerçait : mais non, « ça n’est pas passé ! » et ceux là se trouvaient coincés au milieu de la route face au danger d’être emportés par les flots. Vite, il fallait sortir du véhicule, se sauver et espérer qu’un providentiel tracteur du voisinage vienne rapidement enlever la pauvre voiture ballottée. L’attente était parfois longue et l’intervention même réussie n’était pas sans risque : le sel pouvait ronger en quelques semaines les câbles électriques, puis plus lentement les carrosseries des véhicules.

Ch26 - La route du Loch Primelin en bébut 1970aCh26 - La route du Loch Primelin en bébut 1970b

La route du Loc'h Primelin en bébut 1970

Ch26 - Voiture bloquée sur la route du Loch Primelin en 1978Voitures en mauvaises postures

Ch26 - La route du Loch Primelin en 1978aCh26 - La route du Loch Primelin en 1978b

Ch26 - La route du Loch Primelin en 1978cLa route du Loc'h Primelin en 1978

   Parfois la départementale disparaissait complètement, au point que les parapets de chaque côté n’étaient plus visibles sous le mètre de sable accumulé

Ch26 - Le car bloqué sur la route du Loch Primelin en 1964a

Ch26 - Le car bloqué sur la route du Loch Primelin en 1964bLe car est bloqué et ensablé. Tous les passagers du véhicule vont être sollicités (1964)

Ch26 - La route du LochPassera,  passera pas ...

Ch26 - La route du Loch Primelin en 1960+La route du Loch Primelin avant 1960

   C’est en 1977 que le projet de désensablement du port du Loch fut lancé, prévoyant d’utiliser l'ensemble du sable extrait pour les  « fondations » d'une nouvelle route. Un détour, inauguré au printemps 1980, fut tracé au niveau de l'actuel Intermarché jusqu'à l'hotel Kermoor.

Ch26 - Construction de la nouvelle route du Loc'h en 1979

Ch26 - Construction de la nouvelle route du Loc'h en 1979aCh26 - Construction de la nouvelle route du Loc'h en 1979b

Construction de la nouvelle route du Loc'h en 1979

Ch26 - Tempête sur la nouvelle route du Loch en 1981a

Ch26 - Tempête sur la nouvelle route du Loch en 1981bCh26 - Tempête sur la nouvelle route du Loch en 1981c

Ch26 - Tempête sur la nouvelle route du Loch en 1981dTempête sur la nouvelle route du Loc'h en 1981

   Au fil des années les tempêtes successives ont fini par recouvrir sous près de 4 mètres de hauteur l'ancienne route. Celle-ci est cependant encore dans toutes les mémoires : c’était l'époque  « héroïque » où des automobilistes obstinés bravaient les vagues déchaînées des grosses tempêtes de l'hiver.

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   Photo aérienne de l'anse du Loc'h (1950-1978-2007)

Ch26 - Le Loch - vue aerienne 1950Photo de 1950

Ch26 - Le Loch - vue aerienne 1978Photo de 1978 : on voit sur ce cliché le sable issu du port qui servira de fondation de la future route

Ch26 - Le Loch - vue aerienne 2007Photo de 2007 : l'ancienne route n'existe plus et beaucoup de maisons ont été construites

 

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