Pêche des requins pèlerins au Loch Primelin
 
   Le requin pèlerin est le deuxième plus grand poisson au monde après le requin baleine. Les plus grands spécimens peuvent atteindre plus de 12 mètres de long : il est inoffensif pour l'homme. En nageant lentement la gueule ouverte, le requin pèlerin filtre l’eau pour récupérer le plancton. Il dispose pour cela d’organes particuliers : les peignes branchiaux. Ces organes s’apparentant aux fanons de baleines permettent de piéger les petits animaux microscopiques qui composent le zoo-plancton. On sait désormais que le requin pèlerin ne cherche pas sa nourriture au hasard. Il préfère les eaux très riches en certains crustacés planctoniques. De mars à juillet, il se rapproche des zones côtières du Finistère sud pour y trouver sa nourriture.
 
   Les récits d’échouages de requins pèlerins remontent au Moyen-Age. A l’époque, lorsqu’ils étaient découverts en état de décomposition avancée, ils étaient souvent pris pour des serpents ou des monstres marins. Au fil des siècles les observations deviennent plus précises. En français, le nom de requin pèlerin proviendrait de la ressemblance entre la tête de ce requin et une capuche de pèlerin présentant de grands plis : la pèlerine. C'est en effet ce qu'affirme Henry de Blainville dans son mémoire sur le squale pèlerin « squalus peregrinus » de 1816.

Ch33 - Représentation d'un requin pèlerinIllustration moderne d'un requin pèlerin

    Dans le Finistère sud, la pêche artisanale de ce poisson est née au début des années 1920, puis s'est développée durant la seconde guerre mondiale lorsque les matières premières manquaient. Le requin pèlerin est alors devenu la base de toute une économie de subsistance. L’huile extraite de son foie servait à confectionner des lampes de fortune ou du savon en la mélangeant à de la soude caustique. Elle était également utilisée pour la friture malgré la fumée noire qu’elle répandait et son odeur nauséabonde. La chair était également consommée (mais peu estimée) et les déchets servaient d’engrais pour les terres agricoles. Après la guerre, cette pêche s'est développée en devenant un complément de revenu saisonnier pour les pêcheurs de sud de la Bretagne. Elle atteindra une apogée quasi industrielle au début des années 1960. A Concarneau un canon lance-harpon adapté à ce type de pêche sera même installé sur deux bateaux de 16 m. Une centaine de requins pouvaient alors être pêchés par saison près des îles Glénan.
Le requin-pèlerin était apprécié pour sa chair, pour sa peau, ses os et son foie. Ce dernier organe permettait de confectionner des huiles pour l'industrie cosmétique. Un pèlerin de 5 tonnes (poids moyen) a un foie d'environ 1 tonne, duquel on pouvait extraire environ 600 litres d'huile.
 
   Les captures de pèlerins au Cap Sizun, servaient alors à alimenter une usine, entre Poullan-sur-Mer et Douarnenez, pour la fabrication de farine de poisson pour l’alimentation animale. Cette usine dégageait une odeur si nauséabonde que les riverains l'avaient surnommée « l'Usine Chwez-Fall » (l'usine qui pue). L’imposante cheminée de l'usine restera debout jusqu’aux années 1980 (à l'endroit actuel de la déchetterie).

Ch33 - L'usine Chewez Fall de PoullanL'usine Chwez-Fall - photo issue du livre Poullan-Tréboul : d'une paroisse à deux communes.

    Au Loch, cette pêche restera archaïque et peu productive : par mer calme, il fallait scruter l’horizon pour essayer de repérer le pèlerin par son imposant aileron dorsal. L’embarcation s'approchait alors le plus possible de l'animal qui nageait à une vitesse de 3 à 4 nœuds. Le harpon était lancé à la main avec plus ou moins de réussite par le gaillard le plus fort et le plus habile de la barcasse : c'était une pêche sportive ! Si le harpon « piquait » seulement le requin, il ne restait pas attendre le deuxième essai, il plongeait. La localisation du point d'impact était donc cruciale. L'idéal était d'atteindre le corps, près de la nageoire dorsale, afin d'endommager les intestins, ou bien près de la queue de façon à léser les vertèbres dorsales. Le harpon était fixé à une longue corde et l'autre extrémité devait être amarrée à plusieurs flotteurs constitués par des barils vides de 100 à 200 litres (suivant la taille du poisson). Lorsque le harpon réussissait à percer le cuir du requin pèlerin, celui-ci, sous la douleur, partait à une vitesse de pratiquement dix nœuds et déroulait le filin jusqu’à la mise à l'eau des barils. Le poisson essayait de plonger en profondeur, mais les bidons l'en empêchaient.
Au Loch, les plus gros bateaux de 10 mètres, comme le « SERGENT GOUARNE », le « AR SICOUR MAD » ou le « CHOUERC'H GWENNECK », se sont essayés à d'autres techniques : en lieu et place des bidons en bout de la corde, ils fixaient le bateau lui-même, qui partait en « ski nautique » par la puissance du requin en fuite ; cette méthode était relativement dangereuse et utilisée uniquement par des patrons aguerris à l'exercice. Un jour, au moment d'une traction, un pèlerin de taille exceptionnelle a même cassé le filin : le poisson blessé a sans doute fini par mourir dans les heures suivantes, mais sans repère, il a été impossible de le retrouver.

Ch33 - Préparation des bateaux du Loch pour la pèche aux pèlerinsPréparation des bateaux du Loch pour la pêche aux pèlerins

Ch33 - Départ en pêche du Sergent GouarneDépart en pêche du « SERGENT GOUARNE » avec des bidons flotteurs pour pèlerin.
Ferdinand MARCHANT et Jean Yves YVEN (Chan Yvon le patron à droite)

    Dans les années 1960, une équipe de cinéma avait filmé du coté des îles Glénan une chasse au requin pèlerin. Le documentaire, malgré quelques parties scénarisées, reste remarquable.

Chasse des requins pèlerin aux Glénan

   L'animal, suivant l'organe touché, s’affaiblissait sous l'effet de l’hémorragie au fil des heures, il n'était pas rare que le bateau suiveur n'arrive pas à rattraper le requin avant la tombée de la nuit. Si cela se passait bien, le bateau arrivait à un moment à reprendre le baril, le poisson étant épuisé. Une fois ramené au flan du bateau, il était alors achevé à l'aide de grands couteaux, puis pris en remorque jusqu’au port du Loch.

Ch33 - Retour de peche au Loch avec un requin pèlerin Retour de pêche au Loch avec un requin pèlerin

   Si le pèlerin était de belle taille, le poisson était sorti de l'eau pour être mis au sec, avec l'aide du treuil qui se trouvait en haut du port à coté de l'abri de sauvetage.

Ch33 - Le trieul de levage du Loch Le treuil de levage du Loch

Le requin était alors découpé en morceaux de différentes tailles, le foie était mis à part. Le sable et l'eau du port devenaient couleur rouge-sang.

Ch33 - Découpage d'un requin pèlerin au Loch en 1958 - 1Découpage d'un requin pèlerin au Loch en 1958

    A plusieurs reprises, des usines de conserves alimentaires du Finistère sud se sont essayées à la préparation de conserves de pèlerin avec de la sauce tomate. Les résultats ne furent pas très heureux, car le produit n’avait pas un goût agréable et sa consistance était semblable à du caoutchouc. Je n'ai pas eu écho d'essais de ce genre à la conserverie du Loch.
   Pour le Loch donc, une partie du poisson était découpée pour avoir du bouedtage (de l’appât en français) frais pour les casiers à crustacés, une autre partie était mise avec un peu de sel dans des barils de 200 litres, pour le reste des mois d’été. Le reste du poisson était envoyé à l'usine Chwez-Fall de Poullan-sur-Mer. Si le poisson restait entier, il pouvait être vendu pour environ 10 francs (anciens) le kilo à l'usine (soit environ 1000 € actuels pour un gros poisson)
La demande d’appâts pour les casiers était importante, les pêcheurs du Loch devaient, lorsque le poisson était moins abondant au Cap certaines années, se déplacer dans les grands ports bigoudens pour récupérer des restes de raies et de maquereaux. Les barils d'appâts étaient stockés en extérieur au nord de l'abri de sauvetage ; l’odeur dégagée par la mixture ne permettait pas de les placer à l'intérieur de l'édifice.
 
   Les barils flotteurs pour la pêche au pèlerin ainsi que les harpons étaient rangés dans l'ancien abri de sauvetage en dehors des périodes de chasse, et montés à bord durant les mois de mars à août, il était utilisé si le bateau avait la chance de croiser le précieux squale, entre deux remontées de casiers, de filets, ou de pêches à la ligne. Dans les années 1960, il y avait environ 5 à 6 pèlerins pêchés au Loch par an.
   Le harpon de près de 8 kilos était composé d'une partie en fer, monté sur un manche en bois qui mesurait près de 2,5 mètres de long.

Ch33 - Un harpon à requin pèlerin du LochPhoto d'un harpon, du bateau Sergent Gouarne du Loch, donné par Jeanne Yven et restauré par le musée maritime d'Audierne en 2007

   Au bout du harpon se trouvait une pointe avec un crochet articulé. Ils avaient été réalisés sur le modèle des harpons à baleine par le forgeron du Loch (un dénommé : Pays).

Ch33 - Un harpon du Loch 2La pointe articulée d'un harpon à requin pèlerin du Loch

Ch30 - Les naufrageurs

 

  En juillet 1958, une équipe de cinéastes du futur film « les naufrageurs » réalisé principalement en Bigoudénie débarqua au Loch à bord du « AR SICOUR MAD », pour faire une séquence sur la pêche d'un requin pèlerin. L'acteur principal du film, très connu après guerre était Henri Vidal. Le bateau ne croisera aucun pèlerin ce jour-là. Son épouse, Michèle Morgan, n'avait pas de rôle dans ce film sorti en salle en 1959, mais elle accompagna l'équipe du film au Loch. La journée était belle, elle resta bronzer sur la plage en attendant le retour du bateau, qui reviendra bredouille.
 

 

 

  

Début mars 1965, au port-abri de Bestrée à Plogoff, un pèlerin capturé est remonté au treuil sur les hauteurs du port. L’arrivée du camion de l’usine Chwez-Fall ne va plus tarder.

Ch33 - Un requin pèlerin sortie de l'eau au port de Bestrée

Le requin pèlerin de Bestrée, maman et moi en 1965

   Au fil des années, le pèlerin devint rare au Cap Sizun. Je n'ai pas de date pour le dernier pèlerin harponné au Loch, mais, d’après les anciens, cela s'est produit avant le début des années 1970.
 
   En juin 1974, un requin pèlerin se fera piéger dans les mailles du filet de mon père, le jeune poisson d'environ 3 mètres était déjà mort lorsque mon père arriva sur les lieux de pêche. Il s’était asphyxié, faute de pouvoir se déplacer. Pour essayer de sauver le filet, mon père dû remorquer l'ensemble jusqu'au port du Loch. Quelle surprise pour mes yeux d'enfant de voir cette pêche miraculeuse !

Ch33 - Pêche au filet d'un requin pèlerin en juin 1974a

   Je ne compris pas trop pourquoi sur le moment mon père ne semblait pas trop intéressé par la bête.
Moi : « on va pas le mettre au congélateur ? ». 
Mon père : « non, on ne mange plus ce truc depuis longtemps … ce n’est pas très bon ».
Quelle déception pour moi de laisser cette prise de guerre à l'abandon.

Ch33 - Pêche au filet d'un requin pèlerin en juin 1974b


Ch30 - requin pèlerin au Loch en 1974a
   Le pèlerin fut attaché à une des échelles de la digue et pendant plus de 10 jours, les pécheurs locaux professionnels et amateurs découpèrent des morceaux du poisson pour appât à chaque départ de pêche. Les mouettes du coin n'étaient pas en reste...

Ch30 - requin pèlerin au Loch en 1974cChan Vihen, découpe un morceau du pèlerin avant d'aller en pêche

    Au Loch, un après-midi d’été de 1985, le copain Claude aperçut devant la plage quelque chose qui ressemblait à un pèlerin de taille moyenne. Il emprunta le zodiac du club de voile pour aller l'observer. Arrivé devant la digue, il aperçu l'imposant poisson. En plus de l'éperon dorsal et la nageoire caudale, le nez du poisson dépassait légèrement de l'eau : il avait la gueule grande ouverte, preuve qu'il y avait bonne pitance dans l’anse du Loch ce jour là. Le pèlerin fit plusieurs fois le tour de Penn Der avant de rejoindre le large tranquillement. Heureusement pour lui, il ne rencontra pas les nombreux filets de pêche présents dans la petite baie.

Ch33 - Un requin pèlerin a fleur d'eau
   Dans les grands ports, le déclin de cette pêche sera rapide avant le milieu des années 1980 en raison de la disparition quasi totale du requin pèlerin dans la région. Il est vrai qu'il n'y avait pas qu’en Bretagne qu'il était pêché : en Angleterre, Irlande et Écosse également.
Le dernier harponnage légal en Europe sera réalisé près des îles Glénan en mai 1990.
 
   Le requin pèlerin est un poisson qui sait se faire discret. Et l'observer est un événement exceptionnel et imprévu. Cette espèce est maintenant classée en danger d’extinction dans l’Atlantique nord-est. En effet, en raison de sa croissance lente, sa longue période de gestation et sa maturité sexuelle tardive, le requin pèlerin se montre incapable d’absorber les pertes occasionnées lors du XXe siècle. La pêche de ce poisson est interdite depuis 2007, mais il est régulièrement victime de pêche accidentelle au filet et de collisions avec des navires lorsqu’il nage en surface. La pollution des mers par des particules de micro-plastique et l'acidification des océans pourraient également avoir un impact très important sur sa nourriture zoo-planctonique et donc sur sa survie.

Ch33 - Requin pèlerin
    L’APECS (Association pour l’Etude et la conservation des Sélaciens) s'intéresse au pèlerin depuis 1997. Il existe donc un véritable programme de recensement des observations, fondé sur la collaboration des usagers de la mer depuis maintenant plus de 20 ans.

Dans le sillage du requin pèlerin

   En 2009, en mer d’Iroise, les premiers pèlerins seront équipés de balises GPS satellitaires afin de suivre leurs déplacements. Jusqu'en 2012 nous savions encore peu de choses sur lui, à part sur sa période de passage près des côtes bretonnes de mars à juillet et sa remonté vers le nord. Cette année-là, quatre poissons seront balisés dans le secteur des îles Glénan considéré comme une véritable " autoroute à pèlerin ". Ce balisage permettra d'émettre des conclusions surprenantes. Nous découvrons que c'est un grand migrateur qui entreprend de façon saisonnière de longs voyages des côtes africaines jusqu'au nord de l’Écosse mais dont les routes restent encore un mystère. Ses déplacements semblent être guidés par la recherche de nourriture, mais il reste à découvrir la façon dont il la détecte. Ils sont capables de voyager durant les mois d'hiver sur plusieurs milliers de kilomètres en profondeur (donc pas détectable, car la transmission des balises se fait uniquement lorsque le poisson remonte en surface).
   Au fil des années, les balises se perfectionnent, après être passés près des côtes bretonnes au printemps, ils remontent tranquillement jusqu'aux côtes anglaises puis irlandaises et enfin jusqu’au nord de l’Écosse. Pendant cette période, ils rencontrent des conditions favorables pour s’alimenter, notamment en surface, puis, à l’automne, il disparaît des détections pour réapparaître à prés de 4000 km au sud des îles Canaries, pour revenir au printemps jusqu’à nos côtes : c'est très étonnant.
   Le 7 mai 2018, trois pèlerins ont été balisés dans le secteur des îles Glénan : Marie B, Fanch et Bazil. Vous pouvez les suivre dans leur mystérieux pèlerinage sur : http://asso-apecs.org/PELARGOS-3-requins-equipes-de.html
 
   Je remercie surtout pour ce chapitre Jeanne Douarinou (épouse Yven) et Léa Quéré (épouse Perfezou) qui ont, par leurs anecdotes, fait revivre l'époque où le requin pèlerin était pêché au Loch.

Post scriptum :

   Dans le monde, il y a maintenant, loin de chez nous, des exterminations bien plus grandes et dévastatrices que ce qu'il s'est passé pour cette espèce il y a 50 ans. Nos aïeux devaient aussi nourrir leurs familles, ils n'avaient pas trop le choix. Il ne faut pas juger les hommes de l'époque au dur labeur, à l'aube de l'aisance matérielle.
   En espérant que notre société européenne ne se retourne pas un jour dans quelque chose de chaotique qui nous ré-obligerait à survivre...