La première usine de conserverie semble avoir été créée en 1850 à Douarnenez. L’alternance entre poissons et légumes se complètent dans le calendrier saisonnier des usines de sorte que les entreprises se multiplièrent dans tout le Sud-Finistère. A la fin du printemps, les camions chargés de légumes en vrac circulent sans arrêt vers les usines, d'autres charrient les cosses, et l'odeur caractéristique du légume épluché flotte le long des routes.

  Ce n'est qu’aux environs de 1922, sous l'impulsion de la famille HELIAS-GLOAGUEN, qu'une usine du même type est conscruite dans le Cap-Sizun au Loc'h à Primelin par l'entreprise Navarre de Nantes. Une chaudière faisant marcher une machine à vapeur est installé par les établissements Sudry également de Nantes. L'enregistrement de l'entreprise au registre du commerce de Quimper date de 1924 sous le n° 5747

Ch29 - Plan de la machine à vapeur de la conserverie du LochPlan de la chaudière (Longueur 4.2m - Largeur 1.5m - Hauteur 2m)


   Dans la mémoire collective tout le monde se souviendra de l'usine de petit pois, mais en fait le projet initial misait sur les conserves de crabe. La proximité du port du Loc'h et du vivier de Pors Tarz devait pouvoir alimenter la conserverie. La première année d’exploitation en 1925 fut un fiasco. Des entreprises du même type du pays Bigouden essayèrent également sans y parvenir. Malgré les précautions de préparation la marchandise s'oxydait et devenait toute noire et ce malgré les études préalables demandées au laboratoire BELIN de Paris garantissant pourtant le procédé de conservation. Les boîtes de conserves étaient retournées par les acheteurs, il a fallu rembourser les clients et la faillite a été évitée de justesse. La conserverie du Loc'h se tourna par la suite vers la mise en boîte de légumes.
Le commercial de l'entreprise à ses bébut était Mr Georges De La VILLEFROMOY.

Ch29 - Boite de conserve de l'usine de Primelin 1Boite de petits pois de la conserverie du Loch Primelin

Ch30 - Les conserves sur l'étagère
   En 1927, la marque « Petit Pois du Château du Paradis » est déposée. Les moteurs à essence font leur apparition et remplacent les machines à vapeur. Assez rapidement l’usine se diversifie avec une production de petit pois et de haricots verts. Une tentative avec des épinards cultivés à la ferme familiale HELIAS de Kerloc'h Huella n’a pas le succès escompté : elle est abandonnée. L’entreprise ne disposant pas de beaucoup de capitaux, les banques avancent souvent l’argent. L’usine travaille aussi à faire du remplissage pour d’autres fabricants de conserves notamment dans la région du Sud-Ouest (Bordeaux, Brive-la-Gaillarde) qui envoyaient à l’usine leur chef de fabrication pour diriger et imposer la qualité du produit.

   En 1933 l'usine est agrandie grâce à la construction d'un entrepôt. Un an plus tard, grâce à une intervention de la banque, elle trouve un client à Puy-en-Velay qui commande plusieurs wagons de petits pois mais quelques jours après le départ du train, l’acheteur, Monsieur BADENES disparaît avec la livraison et part pour le Portugal. Il ne sera jamais retrouvé. La faillite est encore une fois évitée de justesse.

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin - Papier à en-tête Jy Hélias
   En pleine saison, c'est-à-dire de mai à septembre, le personnel est sollicité au gré des arrivages. La durée des campagnes de fabrication est courte. Ainsi pour les petits pois elle s'échelonne sur une période d'un mois et demi uniquement. Le personnel requis était surtout féminin, les hommes eux, s'occupaient de la grosse manutention : camionnage, sertisseuses et autoclaves. L'usine employait donc principalement la jeunesse de Primelin et de Plogoff, mais aussi des femmes et des hommes ayant déjà travaillé dans des usines d’Audierne. Mon grand-père Jean-Marie THOMAS, mécanicien cycles et automobiles, installé en face de l'entreprise, s'occupa de la partie mécanique et entretien de l'usine durant toute son activité.

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin 1L'usine de petit pois du Loch


   Juste avant la guerre le contremaître était Mr URCUN de Kerandraon, (maire de Primelin de 1944 à 1963). Il dirigeait les jeunes filles durant la tâche de remplissage des boîte de conserves. Certains jeunes de 14 ans montaient sur des caisses en bois pour travailler correctement à la trieuse des petits pois. Il fallait faire attention que l'entonnoir où passaient les pois ne s'engorge pas sinon la machine se bloquait. Le remplissage des boîtes se faisait à la main par d'autres jeunes, le convoyage manuel était effectué dans des paniers, entre le pesage et la sertisseuse. Cette machine était toujours utilisée par des adultes. Il fallait poser chaque couvercle à la main et glisser la boîte sous la sertisseuse pour le sceller. C'était un travail dangereux, le personnel se coupait souvent.

   La cuisson par étuvage était l'étape suivante. Le travail autour de l'autoclave était très pénible et nécessitait des réglages constamment entre l’admission d’eau et l’alimentation en charbon. Tout cela pour avoir une pression de vapeur à 15 bars la plus régulière possible. Ce travail était dévolu uniquement à des hommes, les 2 cuves étuveuses laissaient échapper beaucoup de vapeur à environ 70 degrés et il faisait très chaud à ce moment-là dans toute l'usine. Une fois refroidies durant la nuit, le lendemain matin les hommes les vidaient et mettaient les boîtes dans des caisses en bois pouvant contenir 24 d'entre elles.

   Toutes ces opérations nécessitaient une grande quantité d’eau, pour le nettoyage des légumes, la mise en boîte et l’étuvage. Un puits se trouvait dans l’usine même, mais son débit se révéla très vite insuffisant. Rapidement une petite station de pompage est construite en contre-bas de l’usine dans la petite prairie nommée « Foenneg braz ». Des vestiges de l’installation sont toujours visibles au plus bas de la vallée au niveau du petit cours d’eau à coté de la route, face à l’actuel parking du port. L’eau était pompée et acheminée jusqu'à un réservoir qui se trouvait en hauteur sur le pignon ouest.

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch PrimelinLa station de Pompage en contrebas de la route

Ch29 - Réservoir d'eau de la conserverie du LochRéservoir d'eau du pignon ouest


   Ce sont les cultivateurs locaux qui fournissaient l'usine en légumes mais aussi ceux de la baie d'Audierne et une partie du Pays bigouden. La récolte manuelle des petits pois était très longue et nécessitait une nombreuse main d'œuvre. Le travail était généralement réalisé par tous les membres d’une même famille, jeunes et anciens y participaient. Les petits pois étaient cueillis à la main, mis en sacs et apportés chez le courtier qui s’occupait du transport jusqu’à l'usine où les pois étaient battus. Dans les années 1945 apparaissent les premières batteuses dans le Finistère, elles sont transportées par route près des champs au gré des récoltes.

 

Ch29 - batteuse à petit poisBatteuse à petit pois en 1950


  Après la période des petit pois venait celle des haricots verts, fournis également par les gens du coin, le travail était presque le même, au point prêt qu'il y avait d'abord l'équeutage qu'il fallait réaliser avec le minimum de perte pour éviter les réprimandes du contremaître. Les sacs étaient versés sur les tables pour le triage. Les plus fins étaient séparés des plus gros. L'empotage était toujours réalisé à la main et il y avait une belle finition sur le dessus qui consistait à le conclure par une belle rangée, taillée et bien mise en place. Les ouvrières plaisantaient sur le sujet « si les gens ouvrent la boîte par l'autre bout, à quoi sert ce travail de finition ? » Ensuite, il y avait l'envoi vers le sertissage et l'étuveuse. La dernière opération consistait à coller l'étiquette du produit. Malgré le sérieux imposé par les opérations de mise en boîte, les jeunes chantaient pendant le travail sur des airs connus et des paroles inventées pour l’occasion.

   La campagne de conserve s’annonçait bonne à l’arrivée des Allemands au Loc’h en juin 1940. La totalité de la production fut réquisitionnée et l’usine contrainte de s’arrêter.

   En 1943 l'entreprise familiale est cédée à Jean HELIAS par son père Jean-Yves. En 1945 l'activité redémarre avec une nouvelle immatriculation au registre du commerce : 12.434.

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin - Papier à en-tête J Hélias

  Après la guerre le Finistère deviendra le premier département de France pour la culture des petits pois. En 1947, les moteurs à essence sont remplacés par des moteurs électriques les locaux sont agrandis. Un an plus tard, le Comptoir d’Achats Groupés de Marseille représenté par Mr ROSINE pour lequel l’usine du Loc’h travaillait à façon* laisse un impayé de 1,6 Millions de francs (équivalent à environ 88.000 € de 2014). Pratiquement toute la production de l'année était destinée à ce client. Le client marseillais dépose le bilan en 1952.
*Le travail à façon est une relation de travail qui voit un artisan, propriétaire de son outil de production, produire des marchandises sur les ordres d'un marchand qui se charge de leur commercialisation. Cette relation de travail inégale se développe au XVIII ème siècle en Europe Occidentale, essentiellement dans le monde urbain, et constitue une des étapes de la proto-industrialisation. Aujourd'hui, il est souvent réalisé pour le compte d'entreprises externalisant une partie de leurs activités.

   En 1948 l'usine avait comme contremaître Mr RANNOU pour l'atelier et Mr CAPEL pour les bureaux.

   L'année 1954 sera une année calamiteuse car la météo est exécrable. Conséquence, ce sera la dernière année de production. En 1956 l'entreprise sera liquidée.

Ch29 - Les conserveries dans le Finistère sudLes conserveries et nombres d'employés dans le Finistère sud dans les années 1950

 

Ch29 - L'usine de petit pois en 1967L'usine en 1967

Ch29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin 22L'usine en 1970


   Dans les années 1980 les bâtiments seront utilisés par Mr Jean JAFFRY (maire de Primelin de 1983 à 1989). Il y installera une petite entreprise de mécanique et chaudronnerie.

   De nos jours, les bâtiments principaux avec leur toiture en tuiles rouges très particulière pour la région, ont souffert depuis quelques années en raison des violentes tempêtes d’hiver. il reste encore dans la mémoire des plus anciens, les souvenirs d’une époque révolue.

Ch 29 - L'usine de petit pois du Loch Primelin en 2015L'usine de petit pois du Loch en 2015


   Je remercie les descendants de la famille HELIAS qui m’ont aidé et fourni des documents me permettant de retracer l’histoire de la plus grosse entreprise que Primelin ait connue au XX ème siècle. En pleine saison il y avait plus de 50 personnes qui y travaillaient. Nous n’avons trouvé hélas aucune photo de l’entreprise en activité. Un grand merci également à Blandine Meil, pour ses anecdotes, elle y a travaillé seulement une saison dans l'année de ses 14 ans en 1939. Elle ne manquera pas prochainement dans son blog de nous en parler avec des mots dont elle a le secret.

Ch29 - Boite de conserve de l'usine de Primelin 2Ce qu'aurait pu être une conserve made in Loch Primelin en 2016 si l'entreprise existait toujours   :-)