58 - Sur les traces de la chapelle GOZ de Lescoff
Les chapelles de la Pointe du Raz à Lescoff : les 4 énigmes historiques.
Après un premier chapitre consacré à la chapelle initiale de Saint-Michel, aujourd’hui disparue, puis un deuxième consacré à la chapelle Saint-Collodan, devenue par la suite l’actuelle Saint-Michel, voici le troisième volet de cette série : la chapelle Goz.
Chapitre 58 : La chapelle Goz : ICI (48.038167 , -4.714158)
Étonnamment, aucun écrit connu ne mentionne cette chapelle, que les anciens appelaient en breton Ar Chapel Goz — la vieille chapelle. Elle n’apparaît sur aucune carte marine ancienne, comme si elle s’était volatilisée des mémoires cartographiques. Le seul document la désignant avec précision est le cadastre napoléonien de 1836, où les parcelles environnantes portent le nom de Parc ar Chapel.
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À l’ouest : Champs de la Chapelle (Parc ar Chapel)
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À l’est : Champs de la Chapelle du bas (Parc ar Chapel Izellou)
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Ces appellations ne sont pas de simples toponymes : elles constituent un indice de l’existence passée de la chapelle et de son importance dans la mémoire locale. En Bretagne, le terme Parc ar Chapel désigne une terre dont les revenus servaient à entretenir la chapelle ou à rémunérer le prêtre qui venait y célébrer la messe.
Mais sous quel vocable cette chapelle était-elle connue ? Là, le mystère s’épaissit. Aucun texte ancien ne le dit. Plusieurs générations d’érudits, moi y compris, se sont cassé les dents sur cette question. La matrice cadastrale de 1836 indique déjà que l’édifice était en ruine. Or, à cette époque, un bâtiment abandonné ne restait pas longtemps à l’état de vestige : ses pierres étaient rapidement récupérées et réutilisées pour d’autres constructions. Ce remploi pourrait avoir eu lieu vers 1840.
Dans ce contexte, pour les chapelles déjà ruinées, le géomètre se contentait de noter la nature de la parcelle — « chapelle » ou « ruine de chapelle » — pour en définir l’usage, sans chercher à préciser sa dédicace religieuse, surtout lorsque le lieu ne servait plus que de repère topographique.
Et si nous étions en présence d’un saint “perdu” ? Cette hypothèse n’a rien de saugrenu. Le Cap Sizun était autrefois jalonné de petits oratoires dédiés à des saints locaux très anciens, parfois qualifiés de saints éponymes, souvent liés à des ermitages primitifs aujourd’hui disparus. Il est également possible que la chapelle n’ait jamais été érigée en chapellenie officielle par l’évêché de Cornouaille. Elle n’existait alors que par la volonté des habitants du hameau voisin, ce qui expliquerait l’absence totale de sources écrites.
En me penchant sur le cadastre, j’ai pu relever les dimensions approximatives de l’édifice : 8,5 mètres de long sur 4,5 mètres de large, contre 10 sur 6 pour la chapelle Saint-Yves, à titre de comparaison. L’édifice était orienté nord-sud, comme la chapelle Saint-Tugdual de Cléden, mais avec un léger décalage d’environ 10 degrés vers l’est (soit 170°).
Le site où se trouvait la chapelle n’était pas en hauteur à proprement parler, mais au sommet d’un vallon nommé Toul ar Voguar — le « trou du mur » — qui s’étend de Porzan, au sud, jusqu’à Porz Skugnek, au nord.
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Cette implantation, tournée vers l’axe du port de Porzan — orientation exacte de la chapelle — suggère un lien ancien avec les traversées maritimes. Située sur un passage obligé, elle s’imposait naturellement tant au départ qu’au retour des navigations vers l’île de Sein.
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Photo prise du Men Tan (vue sur l'ouest)
Voici enfin une représentation de ce que pouvait être Ar Chapel Goz, à son emplacement initial.
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La chapelle Goz et l’hypothèse Saint-Maudez
Il est possible d’avancer l’hypothèse selon laquelle la chapelle Goz correspondrait à l’ancienne chapelle Saint-Maudez. En effet, cette dernière est la seule chapelle de Plogoff qui soit mentionnée à plusieurs reprises dans des textes anciens, sans que sa localisation sur la commune soit précisée. Par déduction, la chapelle Goz pourrait donc correspondre à cet édifice.
Pour étayer cette hypothèse, J’ai retrouvé dans un inventaire de 1959 qu’une statue de Saint-Maudez se trouvait encore dans la chapelle Saint-Michel et Saint-Collodan, mais elle n’y est plus aujourd’hui et aucune trace n’en subsiste. Au début du XIXᵉ siècle, période durant laquelle la chapelle Goz semble entrer en ruine, un transfert de la statue vers l’actuelle chapelle Saint-Michel — alors désignée sous le vocable de Saint-Collodan — apparaît plausible.
La chapelle Saint-Maudez est mentionnée pour la première fois dans le rôle des décimes de 1574, où elle est déjà identifiée comme dépendance de la paroisse de Plogoff. En 1788, elle ne fait plus l’objet d’une imposition distincte, ce qui suggère qu’elle est alors considérée comme une « chapelle domestique », ou, à tout le moins, comme un édifice ne disposant plus de revenus fonciers propres. Ses charges et ses obligations fiscales auraient ainsi été intégrées à celles de l’église paroissiale Saint-Collodan.
Cette évolution pourrait expliquer qu’en 1836, lors de l’établissement du cadastre, la chapelle ait déjà perdu son toponyme et ne soit plus identifiée comme édifice distinct.
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La peste de Lescoff
L’histoire de la peste (ar vosenn ou bocen) de Lescoff a traversé les siècles. Elle continue de hanter les mémoires, murmurée encore aujourd’hui par les habitants du village, même si les veillées d’autrefois, autour du feu, ont disparu avec ceux qui les faisaient vivre.
Les personnes les plus âgées de Lescoff, interrogées en 1898 par Hyacinthe Le Carguet, rapportaient qu’elle aurait eu lieu sept ou huit lignées, ou générations, avant leur époque, ce qui la situerait dans les premières années du 17ᵉ siècle. Les premiers registres paroissiaux de Plogoff, qui débutent en 1600, n’en gardent cependant aucune trace. Il faut donc en rechercher l’origine à une période antérieure.
En 1580, la peste gagna le nord de l’Europe. Entre 1596 et 1602, elle pénétra dans quatorze grandes villes d’Espagne, progressant inexorablement depuis la côte. À cette époque, les relations maritimes entre l’Espagne et le Nord étaient constantes, et c’est par ces voies que le mal voyageait le plus souvent. Les marchandises, sorties des ports infectés, semaient la contagion sur tous les lieux où elles étaient débarquées. Parfois, ce n’était pas seulement les cargaisons : les navires eux-mêmes portaient en leur sein le fléau. Une fois au large, le mal se manifestait ; les équipages, jusqu’au dernier homme, succombaient rapidement. Drossés par les courants et poussés par les vents, ces navires finissaient par s’échouer au loin. Les riverains, attirés par l’opportunité de piller le contenu, montaient à bord et, sans le savoir, ramenaient chez eux la mort, portée par les cadavres en putréfaction.
C’est ainsi que la peste dut atteindre la Pointe du Raz vers 1598, frappant cette région isolée et ses habitants. Les traditions locales, ainsi qu’un chant populaire, ont conservé un souvenir vivant et fidèle de ces événements, même si l’origine et l’invasion de la maladie ont toujours gardé un caractère mystérieux.
Avant l’épidémie de peste, les habitants de Lescoff vivaient dans un endroit aujourd’hui disparu, dont le nom d’origine n’a pas traversé le temps. Cette épidémie aurait décimé les trois quarts de la population de Lescoff, soit environ 64 personnes. Tant qu’une personne d’une famille restait en vie dans une maison, elle entretenait le feu du foyer. La fumée qui s’élevait de la cheminée était, pour les voisins, un signe de vie. Lorsque la fumée cessait, on savait que tous les habitants étaient morts. Aussitôt, on accourait pour y mettre le feu.
Les habitants du lieu abandonnèrent alors le village, et les survivants se regroupèrent plus à l’ouest, dans une zone dont le nom apparaît dans les matrices cadastrales de 1836 : Parcou Crevet, que l’on pourrait traduire par « les champs des crevés ». Cette zone correspond aujourd’hui à l’emplacement de l’actuel parking de la Pointe du Raz.
Voici une représentation du cadastre de 1836, montrant les parcelles portant le nom de Parcou Crevet, situées à environ 200 mètres au sud-est de la chapelle Goz. J’ai superposé ce document à une vue aérienne récente afin de faciliter la compréhension de la disposition des lieux.
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Ils vécurent plusieurs mois à cet endroit, dans des huttes de fortune qu’ils avaient construites. Selon le récit transmis, ils ne pouvaient pas quitter le secteur de Lescoff pour se rapprocher du bourg de Plogoff, sous peine de se faire abattre. Beaucoup d’entre eux partirent alors pour l’île de Sein, en compagnie d’habitants d’autres villages du secteur de la Pointe du Raz.
Ce n’est que vers 1605 qu’ils seraient revenus sur le continent, pour réintégrer le secteur de l’actuel Lescoff et y reconstruire leur village. Durant cette période passée sur l’île de Sein, des couples se formèrent entre les habitants de l’île et ceux de Lescoff. Ces rapprochements, attestés par des écrits, témoignent des liens plus intimes qui se créèrent entre les deux communautés. Ils contribuèrent par la suite à renforcer les échanges entre l’île de Sein et l'ouest de Plogoff.
Le village abandonné et devenu Kervaroc
La reconstruction du village ne s’est pas faite à l’emplacement initial, désormais considéré comme maudit. Une fois le village dépeuplé par la peste et ses maisons brûlées, le site a perdu son statut de hameau habité pour devenir un ensemble de parcelles isolées, de terres vagues et de ruines.
Lorsque Hyacinthe Le Carguet recueillit cette tradition orale en 1898, près de trois siècles s’étaient écoulés depuis les événements. Il est donc possible que le nom de Kervaroc se soit imposé au fil du temps, alors que les anciennes fermes et les maisons portaient auparavant d’autres noms. Kervaroc, issu du breton Kervaro, serait une mutation de Ker-Maro, que l’on peut traduire par « le village mort » ou « le village de la mort ». Cette appellation mémorielle, Kervaroc, serait ainsi le stigmate toponymique laissé par la tragédie, marquant l’emplacement de l’ancien village disparu et abandonné.
Dans les matrices cadastrales napoléoniennes de 1836, on retrouve, dans le secteur de l’ancien village, des noms de parcelles tels que Kervaroc et Kervarec. Il est possible que d’autres noms de champs, conservés dans les documents cadastraux, se rapportent à l’appellation d’origine du village. Cependant, je ne dispose pas des compétences nécessaires pour interpréter cela.
Les dernières traces de l’ancien village
Sur le cadastre de 1836, soit plus de deux siècles après l’épidémie, rien ne semblait indiquer la présence passée d’un village à cet endroit. Pourtant, avant la Seconde Guerre mondiale, on pouvait encore y retrouver les fondations de certaines maisons, avec leurs linteaux toujours en place. Le lieu avait conservé une réputation de zone maudite. Peu de personnes s’y aventuraient, hormis les enfants du quartier, qui bravaient les interdits pour partir à l’aventure, en prenant soin de se cacher des adultes.
Après la Seconde Guerre mondiale, les pierres commencèrent à être récupérées, discrètement, pour être réutilisées dans les murs ou les maisons des alentours. Aujourd’hui, il ne reste que peu de traces de ce village disparu : quelques bases de fondations, désormais recouvertes par la végétation et les friches.
Mais où se situait l’ancien village de Kervaroc ?
Le nom de Kervaroc ne figure sur aucune carte ancienne ou actuelle. Aucun village ni hameau portant cette appellation n’y est indiqué. Pourtant, ce nom a traversé le temps et reste attaché à ce secteur de Lescoff. Pour en comprendre l’histoire, il faut s’appuyer sur les témoignages transmis, les anciens documents cadastraux et les traces encore visibles sur le terrain.
L’ancien village de Kervaroc : dans la zone ICI (48.0345, -4.7060)
Pour situer précisément cet emplacement, je vous propose de découvrir une photographie aérienne de la zone, qui permet d’observer le paysage actuel, puis une image Lidar, capable de révéler les reliefs du sol, même sous la végétation.
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La fontaine et le lavoir de Kervaroc
À Porzan, il existe une fontaine et un lavoir nommés Prat Feunteun Vad, également appelés autrefois Part Barioù (le lavoir des barriques) : ICI (48.035061, -4.712898). Autrefois, les îliens de l’île de Sein venaient ici avec des barriques pour y récupérer de l’eau douce. Il semblerait même que, dans des temps très anciens, la crique de Porzan ait été appelée Porz an Enez (le port de l’île).
À environ 150 mètres plus à l’est, en remontant la vallée, se trouve un autre lavoir, aujourd’hui inaccessible : ICI (48.034667, -4.710545). Après la guerre, les habitants l’appelaient le « lavoir à Léonie ». Ce nom venait d’une femme prénommée Léonie, considérée comme un peu simple d’esprit, qui passait une grande partie de son temps à laver son linge à cet endroit.
Si je vous parle de ces deux lavoirs, c’est pour vous amener à la découverte d’un troisième, bien moins connu : le lavoir de Kervaroc. Aujourd’hui invisible, il est enfoui sous la terre depuis des siècles.
Quelques années avant la fin du siècle dernier, une équipe particulièrement active œuvrait à la sauvegarde du patrimoine religieux et rural de la commune. Un jour, deux de ses membres furent intrigués par une source qui jaillissait d’une zone boueuse, à l’écart des cours d’eau habituels de la vallée, dans le secteur de Kervaroc, appelé aussi vallée du Ster.
Munis de pelles, ils entreprirent de dégager les lieux. Il leur fallut une journée de travail pour mettre au jour ce qui allait être une belle surprise : une fontaine et son lavoir ! Le fond du bassin était constitué de pierres plates, tandis que son pourtour carré était formé de pierres taillées. Le lendemain, le bassin s’était naturellement rempli d’une eau cristalline, comme il devait le faire autrefois.
Mais la découverte allait malheureusement tourner court. En moins d’une semaine, la moitié des pierres qui entouraient le lavoir avaient déjà été volées ! Face à ce pillage, l’équipe prit la décision de tout reboucher afin de protéger ce qui restait. Ainsi, cette fontaine retrouvée après des siècles d’oubli disparut de nouveau sous la terre.
Il est bien dommage qu’un tel incident ait mis fin à cette découverte et condamné, une nouvelle fois, la fontaine de Kervaroc à l’oubli. Comme si le sort s’acharnait sur ce lieu, tout semble concourir à le maintenir caché, même après plusieurs siècles.
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La fontaine et le lavoir de Kervaroc nous rappellent que le paysage conserve parfois les traces d’un passé dont l’histoire s’est effacée. Les anciens noms de parcelles, les sources et les vestiges enfouis peuvent encore nous aider à comprendre la vie de nos ancêtres, mais aussi les épreuves qu’ils ont traversées. En 1898, Hyacinthe Le Carguet interrogea les habitants de Lescoff et recueillit leurs souvenirs sur cette terrible calamité. Près de trois siècles après les événements, ces récits, transmis de génération en génération, conservaient encore une place importante dans la mémoire locale.
J’ai souhaité retranscrire ce long récit publié par Hyacinthe Le Carguet afin de permettre aux lecteurs de découvrir ces témoignages et de mieux mesurer l’ampleur du drame qui aurait frappé Lescoff. Le récit qui suit rapporte la tradition recueillie par Le Carguet à la fin du XIXe siècle.
« Un jour, un navire fut aperçu dans le raz de Sein. Livré au courant, sans direction précise, il semblait venir du nord. Une fumée blanche s’échappait de son pont et montait dans l’air.
À la hauteur de Porzan, près de la côte, le vent souffla du sud et repoussa cette fumée vers la terre. Elle s’engouffra en tourbillonnant dans la gorge de Porzan et le vallon de Bestrée, puis s’étendit comme un voile au-dessus de Lescoff et des villages voisins.
C’était un véritable voile de mort, portant dans ses plis un mal inconnu. Celui-ci prit rapidement un caractère surnaturel : il menaçait tous les habitants et n’épargnait aucun de ceux qu’il atteignait. On l’appela an drouk (« le mal »). Aujourd’hui encore, on le désigne sous le nom de Klenved-Lescoff, la maladie de Lescoff.
On crut ce fléau envoyé par Dieu pour punir la population. Dès que la nouvelle de l’épidémie se répandit, les villages voisins, pris de panique, s’armèrent. Des gardes furent postés à l’entrée du bourg afin d’interdire toute communication avec les lieux contaminés. Comme on tentait, de nuit, de transporter au cimetière de Plogoff les personnes mortes de la maladie, l’ordre fut donné de tirer sur quiconque tenterait de passer.
La pointe du Raz, bordée par la mer d’un côté et isolée de l’autre par des cordons de troupes, fut ainsi coupée de toute relation avec le reste de la contrée.
Que de scènes de désolation se déroulèrent sur cette pointe aride de deux kilomètres de long ! La population, ignorante et superstitieuse, livrée à elle-même et privée de tout secours extérieur, était en proie à ce mal inconnu, sans remède possible, perçu comme une vengeance divine.
En quelques jours, la mortalité devint effrayante.
On enterra d’abord les morts dans l’église et le cimetière de Saint-Collodan. Mais bientôt l’église fut remplie jusqu’au seuil, et le cimetière jusqu’au sommet de ses murs. Des travaux récents ont d’ailleurs mis au jour, sous le dallage de cette chapelle, de nombreux ossements.
L’église de Saint-Michel, plus tard remplacée par un ancien poste de gardes-côtes, menaçait à son tour d’être saturée. Les décès étaient si nombreux et la terreur si grande que l’on ne trouva bientôt plus personne pour ensevelir les cadavres.
Quelques habitants tentèrent de fuir la contagion. Deux jeunes gens, notamment, avant de quitter Lescoff, allèrent se placer sous la protection de Saint-Collodan. Ils priaient dans sa chapelle, appelée Ilis Dianaou (« l’Église d’en bas »), lorsqu’ils entendirent une voix, venue du ciel, les menacer…
« Fi a ielo lec’h ma karfed,
Me a mo ar re ’meus choased ! »
— Vous irez où vous voudrez,
J’aurai ceux que j’ai choisis.
On comprit qu’il n’y avait plus qu’à se courber sous la main de Dieu. Le fléau sévissait sous deux formes principales : les uns étaient frappés par le mal, les autres seulement marqués.
Ceux qui étaient frappés tombaient face contre terre et mouraient en quelques heures, le long des routes, dans les champs, au milieu de leur travail. Le laboureur s’effondrait dans le sillon qu’il venait d’ouvrir et, dans l’horreur de son agonie, ramenait sur son corps, de ses doigts crispés, des poignées de terre. Les femmes qui se trouvaient aux champs, gardant les bestiaux, s’adossaient aux clôtures ou se cachaient dans les blés. Là, relevant leurs tabliers sur le visage, elles attendaient la mort, qui ne tardait pas à venir les prendre.
Ceux qui n’étaient que marqués devenaient noirs. Le mal leur laissait un court répit, mais c’était pour prolonger leur agonie. Ils se retiraient près de leur foyer. La fièvre les saisissait, des bubons apparaissaient. Leurs proches se groupaient autour d’eux, résolus eux aussi à mourir, car ils savaient que le mal, une fois entré dans une maison, n’en sortirait « qu’après en avoir fait le tour et compté ses habitants, en quelque lieu qu’ils aillent se cacher ».
Tant qu’une personne restait vivante, elle entretenait le feu du foyer. La fumée qui s’élevait de la cheminée était, pour les voisins, le signe que le mal n’avait pas encore achevé son œuvre. Lorsque la fumée cessait, on savait que tous les habitants étaient morts. Aussitôt, on accourait pour murer les portes et les fenêtres.
Dans une maison du village de Kervaroc, on trouva un petit enfant, seul survivant de sa famille. Son père, sa mère et ses neuf frères étaient morts. On le retira du milieu des cadavres et on lui donna un petit gâteau. L’enfant s’en alla le long de la route, vers le bourg, roulant devant lui son gâteau et chantant :
« Ruill, ruill, ma goastellic,
Ken a mo kaved ma nao breuric ! »
— Roule, roule, mon petit gâteau,
Jusqu’à ce que j’aie retrouvé mes neuf frères !
Il n’alla pas loin. Le mal le frappa avant qu’il n’atteigne le bourg, et il mourut sur place. On fit exception pour lui : ce fut le seul atteint du mal que l’on enterra au cimetière. Encore ne le fut-ce qu’après de longs pourparlers.
Lorsque le mal laissait aux moribonds quelques instants de lucidité, ils priaient les saints d’intercéder pour eux. Les femmes faisaient aux églises don de leurs objets les plus chers :
Ma zavancher lien guen,
Laked-ha var oter Sant-Collodan ;
Ac va bros lien-moan,
A vo gred da Sant-Bastian.
— Mon tablier de toile blanche
Sera placé sur l’autel de saint Collodan ;
Et ma jupe de toile fine
Sera donnée à saint Sébastien.
Lors d’une restauration de la chapelle de Saint-Collodan, on a retrouvé des fragments d’étoffes anciennes, sans forme, sans couleur ni provenance connues. Il était d’usage de les déposer sur l’autel le jour du pardon. Ces étoffes ont aujourd’hui disparu.
Admirable fut la résignation de cette population si cruellement éprouvée. Au début, il y eut un peu d’affolement, puis de la stupeur devant les atteintes soudaines du mal ; ce fut là son seul moment de faiblesse. Bientôt, elle se ressaisit : le fléau était envoyé par Dieu, et Dieu seul le ferait cesser quand il lui plairait. Elle se soumit à sa volonté, n’exprimant ses souffrances et ses angoisses que par un seul mot : O Goë !… ô Dieu ! Aucune scène de révolte ni de désespoir. Aucun exemple d’égoïsme. Il n’existait aucun remède contre le mal, mais les soins de la famille ne firent jamais défaut, et l’on vit même se produire de véritables actes de dévouement.
La seule crainte des mourants était de ne pas être enterrés en terre bénite. Selon une croyance encore très répandue aujourd’hui dans le Cap, l’âme de celui qui n’a pas reçu l’eau et la terre consacrées par l’Église est dianked, égarée. Elle ne suivra pas sa destinée, qui est de recevoir, selon ses œuvres, récompense ou châtiment. Elle errera, sous diverses formes et avec le pouvoir d’apparaître, jusqu’au jour où son corps aura reçu la terre du cimetière et l’eau du bénitier, auxquelles tout chrétien sortant de ce monde a droit.
Une femme et sa fille, atteintes du mal, s’étaient retirées dans un champ d’avoine, à Mesmeur. Lorsqu’on les retrouva, la fille était morte ; on l’enterra sur place. La mère exprimait alors sa crainte d’être elle aussi enfouie là où elle allait mourir :
Na m’laked ket e touez ar c’herc’h ;
Avoalc’h zo bezañ ed p’eo ed ma merc’h !
— Ne m’enterrez pas parmi l’avoine ;
C’est bien assez d’y avoir mis ma fille !
Alors un serviteur montra son dévouement :
Nan ! tintin Lissen, na iaoc’h ket ;
Fi ial da Blogon, d’ar vered ;
Ac po, bep sul, dour beniget !
— Non ! tante Adélice, vous n’irez pas au milieu de l’avoine ;
Vous irez à Plogoff, au cimetière,
Où vous aurez, chaque dimanche, l’eau bénite !
Sa maîtresse morte, le serviteur la prit sur son dos afin de la transporter, de nuit, au cimetière du bourg. Mais son dévouement fut vain : il fut tué par les gardes avant d’y parvenir.
Déjà sept villages avaient péri : Kergarn, Kerveur, Kereign, Kervaroc, Kôtiès, Kervassé et Foss-ar-Grill. On y trouve encore quelques pans de murs, mêlés à des poteries du Moyen Âge. Les fornigels, sortes de fours construits dans le pignon des maisons, derrière les foyers, sont encore remplis de cendres, témoignage des feux entretenus par les derniers survivants.
Lescoff avait lui aussi perdu soixante personnes, soit plus des trois quarts de ses habitants. On n’osait plus demeurer dans les maisons. Une partie des survivants s’était retirée hors du village, à Poul-Denved, où l’on avait bâti des huttes. D’autres vivaient autour de feux, en plein air, à Parc-ar-C’houlmed.
Enfin, Dieu eut pitié de cette population. Un jour, on entendit une voix venue du ciel s’écrier :
Au dud o vervel a druillou,
Ac an halédan e bord an hentoù !
— Les gens meurent par groupes,
Et le plantain à larges feuilles pousse au bord des chemins.
On chercha la plante, on en fit des remèdes, et bientôt la maladie cessa.
La pointe du Raz était devenue presque un désert. Il était rare d’y rencontrer un homme ; on montait sur les talus pour mieux l’apercevoir.
Telle est la tradition que nous avons reproduite, en lui conservant les sentiments exprimés par les conteurs. »
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Je vous invite à découvrir une petite vidéo réalisée en 2017 par la Banque sonore des dialectes bretons, dans laquelle Jean Vichon évoque la peste à Kervaroc.
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Les lépreux au Cap Sizun aux Moyen Âges.
En remontant le temps jusqu’au Moyen Âge, la lèpre a également marqué l’histoire de la Bretagne. Le Cap-Sizun, jusque dans les terres proches de l’extrême pointe du Raz, mérite lui aussi que l’on s’intéresse à cette période. Cette maladie redoutée, longtemps perçue comme une marque d’infamie autant que comme un fléau sanitaire, conduisait souvent à l’isolement des personnes atteintes.
Afin de protéger le reste de la population, les lépreux étaient parfois tenus à l’écart des lieux habités. Des établissements furent ainsi implantés à distance des bourgs, sous les noms de léproseries ou de maladreries. Le terme ladre désignait notamment les lépreux et était associé à saint Lazare, parfois appelé saint Ladre. Sainte Madeleine était également associée à certains lieux liés aux lépreux, ce qui explique que son nom se retrouve dans la tradition attachée à des chapelles ou à d’anciennes maladreries.
Les personnes atteintes de la lèpre pouvaient être accueillies dans différents types de lieux : des léproseries, des chapelles ou, selon les circonstances, de simples abris isolés. Il n’est donc pas impossible que l’une des quatre chapelles primitives de Lescoff ait eu un lien avec cette histoire, même si aucun élément ne permet actuellement de l’affirmer.
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Les établissements destinés aux lépreux étaient souvent éloignés des habitations. À l’époque, on croyait notamment que les mauvaises odeurs pouvaient transmettre la maladie. La route menant à la pointe du Raz constituait déjà un axe de passage, fréquenté par les pèlerins et les personnes liées aux activités maritimes. Une maladrerie située en bord de chemin aurait ainsi permis aux personnes isolées de solliciter l’aide des passants sans entrer dans les bourgs.
En 1867, Armand René du Châtellier écrivait :
« Une chapelle de la Madeleine, patronne des ladres, aurait existé, d’après la tradition, à la limite des communes de Goulien et de Cléden, au sud du village de Kergunduy (aujourd’hui Kergond’hui). Il n’en reste plus de traces… »
Cette indication constitue une première piste pour localiser un ancien lieu de culte associé à sainte Madeleine dans le Cap Sizun. Mais une autre piste mérite également d’être examinée du côté de Plogoff. Sur cette commune se trouve un lieu nommé Kerguidy, au nord-ouest de la chapelle Saint-Yves. Sa proximité phonétique avec le Kergunduy mentionné par du Châtellier attire l’attention, même si elle ne suffit pas à établir un lien entre les deux lieux.
Or, à cet endroit, la matrice cadastrale de 1836 mentionne sept parcelles portant le nom de Roz Maladen - Dans la zone : ICI (48.039716, -4.679943). Ce toponyme pourrait correspondre à une forme bretonne liée à Madalen, c’est-à-dire Madeleine.
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À l’inverse, dans le secteur de Goulien / Cléden, au sud de Kergunduy, je n’ai trouvé aucune parcelle dont le nom évoque Sainte Madeleine ou un ancien lieu de culte qui lui aurait été dédié. Il faut toutefois rester prudent : les noms des champs ont pu évoluer au fil des siècles, entre le Moyen Âge et l’établissement du cadastre de 1836. L’absence de toponyme évocateur sur ce cadastre ne permet donc pas d’écarter définitivement cette première piste.
En 1892, Hyacinthe Le Carguet signalait lui aussi, dans le Cap Sizun, l’existence de secteurs cadastraux portant le nom de maladrerie. Il mentionnait notamment deux sites principaux : un plateau à l’ouest du bourg de Plogoff, sur la route de la pointe du Raz, qui pourrait correspondre au secteur de Kerguidy, et une colline à l’est du bourg de Cléden. Deux secteurs retiennent donc l’attention : celui de Goulien / Cléden, où la tradition rapportée par du Châtellier situe une chapelle de la Madeleine, et celui de Kerguidy, à Plogoff, où les noms de parcelles Maladen constituent une piste supplémentaire.
Ces deux sites pourraient ainsi avoir accueilli, au Moyen Âge, une chapelle ou un oratoire dédié à sainte Madeleine. Pour Plogoff, je dois bien reconnaître que cette hypothèse relève peut-être un peu de mon imagination… mais c’est une piste qui mérite d’être creusée !
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Au début du mois de décembre, je vous emmènerai sur les traces de la quatrième chapelle de la Pointe du Raz : Saint-Guénolé.
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