Avant-propos .... Carnet de voyage – Pointe du Raz : 8 septembre 1873
Arrivé au bout du chemin. Rien que la roche, rugueuse, fissurée, balayée par le vent. Pas un arbre, peu de touffes d’herbe. Tout ici est minéral. L’Atlantique s’étale devant moi, lourd, agité. Le Raz gronde, comme toujours.
Un bâtiment de pierre domine la pointe : le phare de la Pointe du Raz. Simple, solide, posé là comme un repère. Sa lanterne s’allume chaque soir pour avertir les navigateurs du danger. Il est seul, face à la mer.
Là-bas, les rochers de la Vieille dressent leurs dents. Rien que la mer et ses pièges. On devine pourquoi les marins les craignent. Ici, l’homme n’est qu’un passant, toléré entre deux rafales.
La pointe du raz - 1873 - Photo Jules Duclos
Le raz de Sein, entre danger et légende
Le raz de Sein est le goulet marin qui sépare la Pointe du Raz de l’île de Sein. À marée montante ou descendante, les courants y atteignent jusqu’à 10 nœuds (plus de 18 km/h). Les lames croisées, les récifs affleurants et le brouillard fréquent en font l’un des passages les plus périlleux d’Europe occidentale.
Depuis toujours, les marins le redoutent. Avant l’apparition du phare de la Vieille (1887) et d’Ar Men (1881), on appelait ce détroit la « gueule de l’Enfer ».
Lithographie de la Pointe du Raz - 1865
Les légendes locales y abondent. On raconte que les âmes des marins disparus y errent encore. D’autres parlent des « moines de la mer », silhouettes blanches aperçues les soirs de tempête. Tantôt anges gardiens, tantôt messagers de la mort.
Même les Allemands, pendant la guerre, craignaient ses eaux : le raz de Sein constituait une frontière naturelle et symbolique pour les réseaux de Résistance, notamment les célèbres Forces françaises libres de l’île de Sein, dont les pêcheurs bravaient les flots pour rallier l’Angleterre.
La Pointe du Raz : une inscription oubliée, un mystère gravé dans la roche - La pierre gravée de Men Compos
À l’extrémité de la Bretagne, là où la terre se tait face à l’océan, une inscription ancienne et mystérieuse résiste au temps et aux éléments. Gravée dans la roche, à quelques mètres du vide, elle intrigue, émeut, interroge.
« Mer sans pitié, que de mères fais-tu pleurer »
Aujourd’hui à demi effacée par l’érosion, cette inscription est un témoignage silencieux d’un passé maritime douloureux. Qui en est l’auteur ? À quelle époque a-t-elle été gravée ? Et surtout, à quelle histoire fait-elle écho ?
Le promontoire où se trouve cette pierre se nomme « Men Compos » (ou « Men Kompos »), que l’on peut traduire par « la pierre-compas »
Un ancien m’a confié qu’il existait, à Men C’hompasse, avant la Seconde Guerre mondiale, une rose des vents gravée des trente-deux rumbs, appelée « Ar Men Goumpass ». Des écrits de 1810 mentionnent déjà l’existence de ce compas en ce lieu. Il n’est plus visible depuis la guerre, ayant été recouvert de béton par les troupes d’occupation, qui s’en seraient servi comme socle pour un mât de T.S.F. D’autres avancent qu’il aurait servi à l’installation d’un canon.
Ce lieu est un point d’où l’on peut très correctement embrasser toutes les directions, avec les roches en contrebas. Ce promontoire constitue le dernier replat avant d’emprunter les passages escarpés qui mènent au bout de la pointe. Les anciens guides, qui ne souhaitaient pas faire « le grand tour », s’y arrêtaient pour raconter aux visiteurs les histoires et les légendes du lieu.
Pour la petite histoire, c’est à l’endroit de Men Compos qu’il y avait, dans les années 1970-1990, deux longues-vues touristiques qui permettaient aux gens de passage de découvrir à la jumelle les recoins du site.
La Pointe du Raz attire chaque année des milliers de visiteurs. Mais peu connaissent cette phrase discrète, presque invisible si l’on ne sait pas où chercher. Son emplacement n’a rien d’anodin : elle se trouve un peu à l’écart des sentiers battus, sur une excroissance rocheuse qui domine l’océan. La forme de la pierre, légèrement surélevée et isolée, évoque celle d’un autel de granit dressé face à la mer. Il y a dans son apparence quelque chose de sacré, comme si ce message gravé relevait d’un geste rituel, presque liturgique
La gravure mesure 70 cm sur 55 cm et mêle majuscules et minuscules de manière irrégulière. Cela laisse penser à un travail artisanal, peut-être improvisé. Nos ancêtres avaient de multiples compétences : pêche, travail de la terre, maçonnerie… Cette gravure, relativement simple, a sans doute été réalisée par quelqu’un de ce monde-là.
Au fond des lettres se trouve une sorte de lichen sombre, qui fait ressortir légèrement le contraste et facilite la lecture. La lumière rasante, ou même les jours de pluie, permettent une lecture plus aisée.
J’ai posé la question à un sculpteur sur pierre pour estimer le temps nécessaire à la réalisation d’une telle œuvre : « Quelques heures », m’a-t-il répondu (disons trois à quatre heures). Le premier mot, « MER », est gravé plus profondément que le reste du texte… Peut-être que la personne a manqué de temps pour soigner le reste de la gravure.
Certains spécialistes avancent une datation approximative : début du XXe siècle, voire fin XIXe. L’usure des lettres semble confirmer cette hypothèse.
La position du texte via Google Map = ICI(48.040021 , -4.736615)
Une région marquée par les naufrages
Pour comprendre le sens de ces mots, il faut se replonger dans l’histoire maritime du Finistère. Pendant des siècles, les côtes du Cap Sizun ont été le théâtre de nombreux drames. La mer d’Iroise, aussi belle que redoutée, regorge de récifs, de courants violents et de brouillards traîtres. Les naufrages y étaient fréquents, en particulier avant la généralisation des phares et des aides à la navigation.
Le raz de Sein, en contrebas de la pointe, est l’un des passages maritimes les plus dangereux d’Europe. Les marins locaux, mais aussi de nombreux navires marchands ou militaires, y ont péri. À chaque catastrophe, ce sont des familles entières qui étaient endeuillées. Les femmes, les mères, les épouses restaient à terre, guettant en vain un retour qui ne venait plus.
Dans ce contexte, la phrase gravée prend tout son sens. Elle pourrait être l’écho d’un deuil personnel — ou un hommage collectif, un monument funéraire invisible dédié à tous les disparus.
Une énigme toujours irrésolue
C’est entre 1900 et 1902 que fut installée, sur ce promontoire, la toute première antenne télégraphique de la Pointe
Plusieurs élingues, fixées autour du mât, étaient ancrées juste à côté de la pierre gravée. Mais l’inscription existait-elle déjà à ce moment-là ? La question reste ouverte.
Reste du pieu d’ancrage de l’élingue nord (2025)
Il faut attendre décembre 1994 pour qu’une publication évoque pour la première fois cette inscription : le bulletin municipal de Plogoff en publie une photo. Aucune analyse, aucune explication ne l’accompagne. Depuis, malgré les efforts de quelques passionnés d’histoire locale, aucune source officielle ne permet d’en retracer l’origine. Aucun auteur identifié, aucun événement précis rattaché à sa création.
Depuis la mise en ligne de ce chapitre, j’ai découvert, dans le Bulletin archéologique du Finistère de 1968, un passage qui évoque la présence de cette gravure, sans toutefois apporter d’informations supplémentaires.
Certains anciens affirment qu’elle était déjà là bien avant la Seconde Guerre mondiale. Le mystère reste entier. Est-ce l’œuvre d’un artiste inconnu ? D’un habitant bouleversé par un naufrage ? D’un marin revenu vivant, mais marqué à jamais ?
Ce qui est certain, c’est que ce texte n’est tiré d’aucune œuvre connue. Il ne figure ni dans les recueils poétiques, ni dans les anthologies maritimes, ni dans les chants de marins. Il semble unique, profondément personnel. Un cri du cœur pétrifié dans la roche. Un chant funèbre pour ceux que la mer a engloutis, et pour celles qu’elle laisse derrière.
Un patrimoine fragile et vivant
Aujourd’hui, cette inscription, à demi effacée par l’érosion, ne résistera pas éternellement au vent, à l’eau, au sel — ni aux pas innombrables des promeneurs qui, sans le savoir, contribuent à son effacement. Certains redoutent qu’elle disparaisse. D’autres y voient une forme de poésie : une phrase née dans la pierre, destinée à s’y dissoudre, comme les voix des marins portées par le vent.
Il est encore temps de documenter, de préserver, d’interroger les mémoires locales. Peut-être qu’un jour, un carnet ressortira, une photo annotée, une lettre oubliée — et que le voile se lèvera enfin.
D’ici là, la mer continuera de gronder, indifférente aux secrets qu’elle garde. Et sur la falaise, un message attend, gravé dans la roche, qu’on vienne enfin le lire.
Témoignage
Un ami, de quelques années mon aîné, m’a confié ce souvenir :
Tout ce que je me rappelle, c’est le respect et l’humilité que mon grand-père avait face au Raz de Sein : « La mer aura toujours le dessus », disait-il.
Ma grand-mère, elle, était totalement en accord avec ce texte gravé sur ce rocher — très méfiante, voyant toujours ce Raz comme un meurtrier sans pitié.
J’en ai gardé des principes à y naviguer en kayak avec précaution, toujours en calculant au mieux les courants et en respectant les horaires de marée.
Je n’ai jamais eu le culot de dire que j’avais vaincu le Raz ; j’ai toujours dit : « Il m’a laissé passer. »
Je n’ai jamais cherché à aller jouer dans les brisants par gros coefficient de marée. J’y passais en allant à l’île de Sein, à la baie ou à Tévennec. J’ai rappelé à certains, qui en ont fait une attraction sportive de “m’as-tu-vu ?”, qu’on ne va pas jouer dans les cimetières.
J’ai commencé à naviguer en kayak cinq ans après le décès de mon grand-père, chef des guides de La Pointe et ravitailleur de La Vieille à la rame.
Quand je parlais à ma grand-mère de mes traversées du Raz, elle me rappelait toujours le danger qu’il représente.
Pour terminer ...
En longeant les falaises battues par le vent, je songeais à tous ceux qui, bien avant moi, s’étaient arrêtés ici, fascinés par ce paysage d’extrême fin. La Pointe du Raz, si farouchement sculptée par les tempêtes, n’est pourtant pas demeurée hors d’atteinte des regards organisés.
C’est au tournant des années 1900 que le Touring Club de France – cette grande société de promotion du tourisme – s’est intéressé à ces confins de la Bretagne. Fondé en 1890 par des cyclotouristes éclairés, le club ne tarda pas à devenir un acteur national de la mise en valeur des paysages français. La Pointe du Raz figura vite dans ses publications : guides, cartes, revues illustrées, où l’on invitait les voyageurs à venir découvrir "le bout du monde".
Il ne s’agissait pas d’attirer une foule grossière, mais d’éveiller les consciences : faire voir pour faire aimer, et donc protéger. C’est dans cet esprit que le Touring Club, avec d’autres sociétés, milita pour que des sites comme celui-ci soient classés et préservés. Ce fut chose faite en 1930, grâce notamment à la loi sur les sites naturels de 1906, dont le Touring Club fut l’un des artisans les plus actifs.
Il y avait, sur la façade de l’un des hôtels de la Pointe, une plaque qui invitait les touristes à découvrir « le bout du monde » , à 600 mètres vers l’ouest… Une invitation à aller jusqu’à Men-Compos, en fait.
Des anciens m’ont indiqué qu’il y eut, dans le passé, à l’endroit de Men-Compos, une stèle érigée par leur association.
Même si cette stèle n’est plus là depuis longtemps, l’empreinte laissée par le Touring Club demeure aujourd’hui, invisible mais durable : ces sentiers balisés avec soin, cette lande préservée, et même l’idée que ce lieu soit à contempler plutôt qu’à consommer – tout cela, en partie, nous vient d’eux.
Les personnes liées au Touring Club auraient-elles pu graver ce texte mystérieux dans la pierre, ou aurait-ce été plutôt l'œuvre d'une personne originaire du coin ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Une chose est sûre : grâce au Touring Club, la pierre gravée a été préservée.
Pour finir sur Men-Compos en 1883 :
En 1874, afin d’améliorer la signalisation nautique et de sécuriser la navigation, un second feu, dit de la Falaise du Raz, est installé à 200 mètres à l'ouest du phare du Bec du Raz.
En 1883, le service des sémaphores du Finistère envisage la construction d’un nouveau poste sémaphorique à Men-Compos. Cette initiative fait suite aux limitations de l’ancien sémaphore, édifié ICI(48.037538, -4.722773)en 1861 à 680 mètres à l’est du phare de la Pointe du Raz. En effet, son emplacement ne permet pas une surveillance visuelle directe du trafic maritime longeant immédiatement la pointe.
Le projet est finalement abandonné, les travaux de construction du phare de la Vieille ayant commencé en 1882, et l’idée de reconvertir le phare de la Pointe du Raz en poste sémaphorique étant probablement déjà envisagée à cette époque.
Le feu du phare de la Vieille entre en service le 15 septembre 1887, entraînant l’extinction des 2 feux de la Pointe du Raz. Ce n’est que 10 ans plus tard que l'ancien grand phare est officiellement transformé en sémaphore.
Modification de l'ancien phare en sémaphore en 1897 (photo H.A. INSINGER)