53 - L'histoire du sculpteur Hervé Kérivel et son musée (Pt du Raz)
Hervé Kerivel, né à Douarnenez en 1920, devint instituteur après ses études, puis professeur de français à Saint-Yves, à Quimper, avant de poursuivre sa carrière d’enseignant dans la région parisienne.
À cette époque, il se savait doué pour le dessin, mais sans réelle connaissance de l’art. Sa vocation lui vint par hasard : au cours d’une promenade avec ses élèves, au bord d’une rivière, tous s’étaient amusés à modeler de l’argile. Cette expérience le passionna immédiatement. Très vite, il acheta des outils pour travailler le bois. La sculpture devint alors une passion dévorante. Il exerça encore une année dans l’enseignement avant de décider de « faire le grand saut » dans l’art. Il venait d’avoir vingt-sept ans.
Revenu à Douarnenez en 1948, sans véritable moyen de subsistance, il reçut le conseil déterminant de Joseph Le Gall, dit Job (1907-1981), sculpteur à Locronan : s’installer sur un site touristique. C’est ainsi qu’en 1949, Kérivel se retrouva à sculpter à son établi, devant la statue de Notre-Dame des Naufragés, à la Pointe du Raz.
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Il proposait à la vente aux touristes ses sculptures, posées sur le muret entourant la statue. Là, d’autres artisans vendaient dentelles, souvenirs, crêpes, ou tenaient une petite baraque-restaurant.
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Au début, il dormait sous la tente, puis dans une cabane sommaire. Cela lui suffisait. L’essentiel était là : sculpter des têtes de marins, de paysans, ainsi que des statues religieuses. Hervé Kérivel se distinguait par ses œuvres d’inspiration religieuse, parfois monumentales et principalement réalisées en bois.
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En 1952, il sculpte pour la cathédrale de Quimper un saint Christophe portant l’Enfant Jésus, en bois polychrome, d’une hauteur de 125 cm.
Entre 1988 et 1993, l’intérieur de la cathédrale fait l’objet d’une vaste campagne de restauration visant à redonner à l’édifice tout son éclat. Lorsque les travaux s’achèvent en décembre 1993, la statue de Kérivel n’est pas remise à sa place : l’évêque de l’époque estime qu’elle ne s’accorde plus avec l’ensemble restauré et le style du mobilier ancien. Depuis, la statue veille, du haut d’une des sacristies, au-dessus des armoires où reposent les habits sacerdotaux.
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En 1953, Kérivel réalise pour la chapelle Sainte-Thérèse de Tréboul une statue de 163 cm représentant la sainte. Construite la même année, la chapelle est aujourd’hui désacralisée et transformée en appartements, tandis que la statue a été transférée dans la partie droite du chœur de l’église Saint-Joseph à Tréboul.
Très vite, il sentit pourtant le besoin d’apprendre davantage, d’aller plus loin. De 1950 à 1955, chaque hiver, il repartait à Paris suivre les cours avec l’expressionnisme baroque et lyrique d’Ossip Zadkine. Ses journées se partageaient entre l’atelier du maître, situé rue d’Assas dans le quartier de Montparnasse, et les musées où il déambulait comme en pèlerinage. Puis, dès l’été, il retrouvait la Pointe, son souffle salé et ses pierres.
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Il croise par son travail de nombreuses personnes de l’art et des lettres, comme Pierre Jakez Hélias avec qui il réalisa une brochure intitulée Hervé Kerivel – Sculptures en 1955. (visible ICI)
Dans les années 1950, son ami, le photographe Joseph Villard, lui fait rencontrer la famille du mécène Gwenn-Aël Bolloré. Grâce à cette relation, Kérivel découvre un milieu d’artistes, de photographes et d’industriels, au fil des échanges organisés au manoir de Roz-Maria, à Locmaria.
L’ensemble de ces rencontres permet à Hervé Kérivel d’exposer ses œuvres, notamment aux côtés du peintre et céramiste Xavier Krebs, à la galerie Decré à Nantes.
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Céramiques d'Hervé Kerivel
Entre 1956 et 1957, il crée pour les ateliers Keraluc, de Quimper, plusieurs pièces abstraites en terre chamotté, (une argile granuleuse idéale pour la sculpture et la céramique), ainsi qu’un service de table décoré de motifs abstraits. Une Pietà, réalisée en bois (à gauche), est ensuite éditée en quelques exemplaires en céramique bleue par le même atelier.
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C’est de cette fidélité au lieu de la Pointe du Raz qu’est née l’idée d’un musée. En 1961, l’occasion s’offrit à lui : La propriétaire d’un des nouveaux hôtels, inachevé faute de financements, met en vente le bâtiment de l’Hôtel de l’Armen (attenant à l’hôtel de l’Atlantique).
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Il l’acheta, presque comme on s’empare d’un destin. Il en fit son musée : Le musée des calvaires.
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Le musée des calvaires en septembre 1961 : Hervé Kerivel et André Le Coz son neveu
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Le musée des calvaires : un écrin pour ses œuvres qu’il avait créées dans les années 1950 : une série de grands calvaires bretons en miniature :
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la reproduction, dans un premier temps, du calvaire de Tronoën au 1/4ᵉ (1m25 de long x 0m90 de large x 1m65 de haut)
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la reproduction du calvaire de Guimiliau : il avait passé plusieurs mois sur le site afin de reproduire fidèlement les 250 personnages du monument, dans du bois d’orme et de pommier, au 1/10ᵉ
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puis, par la suite, le calvaire de Saint-Thégonnec, au 1/10ᵉ.
Il est parvenu à donner à ses œuvres l’âme même que les anciens sculpteurs avaient su enfermer dans le granit. Il a également reproduit les Pietà des calvaires de Guengat, Locronan et Laz, ainsi que l’Annonciation de la fontaine de Rumengol…
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Pour Kérivel, l’art breton n’est ni naïf, ni paysan. Il n’y a jamais eu de génération spontanée en art. Les artistes bretons vivaient en véritable osmose avec les arts et civilisation étrangères, qu’ils étudiaient très profondément. L’art breton est un mélange d’art celte et d’art gothique : les calvaires en sont les témoins.
Au fil des années le musée se remplit peu à peu d’œuvres variées.
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Devant son musée, Hervé Kérivel prend le temps de distribuer aux touristes un petit flyer de quatre pages (visible ICI), où il raconte l’esprit du lieu et son histoire.
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Le musée des calvaires en 1968
Au début des années 1970, il entreprend l’aménagement de l’esplanade extérieure du musée.
Le musée des calvaires prend alors un nouveau nom : Le Musée de la Pointe du Raz... Il y installe, entre autres, une Pietà imposante, de six mètres sur deux, sur l’un des murs extérieurs, donnant au lieu une dimension à la fois solennelle et saisissante.
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C’est à cette époque qu’il récupère la fameuse pierre du Karreg Toulloù (Voir chapitre sur cette pierre ICI).
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Le Karreg Toulloù — Sur le bloc de pierre repose la sculpture d’un fou de Bassan, qu’il vient d’achever en 1971 pour la porte triomphale de l’entrée du musée.
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Le musée de la pointe du Raz en 1972
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Réalisation des quatre grands totems en bois, en 1972
Il entreprit également des bas-reliefs en pierre agglomérée (pour l'intérieur du musée) : les pêcheurs de congres, les pilleurs d'épaves, les ramasseurs de goémon.
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Les pêcheurs de congres (3,25 sur 2,10m)
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Les pilleurs d'épaves (6.00 sur 2,80 m)
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Les ramasseurs de goémon - Travailleurs de la mer
L’hiver, il travaillait seul sur le site, inspiré par l’environnement qui l’entourait. Les pierres, il les connaissait toutes. Elles l’habitaient, l’inspiraient, elles étaient devenues ses compagnes de solitude.
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Hervé Kérivel devant sa Pietà en 1981
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En 1988, à soixante-huit ans, Hervé Kérivel referma les portes de son musée. Pendant des années, il en avait été l’âme : fondateur, guide, guichetier. Mais déjà l’avenir se dessinait ailleurs. On parlait de déplacer la cité commerciale plus à l’est, et nul ne songea à reprendre un lieu promis, tôt ou tard, à la disparition.
Au début des années 1990, il quitta la Pointe pour retrouver Douarnenez. Affaibli par la maladie, il dut renoncer à la sculpture. Pourtant, il continua de peindre, les yeux toujours tournés vers la mer. Le bleu, les reflets, les embruns demeuraient sa palette intime. Il savait, au fond, que la mer, les pierres et la lumière de la Pointe ne l’avaient jamais quitté.
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Sur plusieurs années, à partir de 1990, le Conservatoire du littoral acquit tous les terrains de la Pointe du Raz ainsi que les bâtiments de l’ancienne cité commerciale, dans le but de restituer les lieux à la nature. Le Conservatoire souhaitait également préserver la mémoire des œuvres du sculpteur, qui n’avaient pas pu être déménagées du musée en raison de leur volume et de leur structure. Une équipe spécialisée procéda, au début de l’année 1997, à la prise d’empreintes et au moulage de deux de trois bas-reliefs. Les originaux ayant disparu, les moules ont permis d’en réaliser des copies, aujourd’hui conservées dans les réserves du Port-Musée de Douarnenez.
Le reste des œuvres fut entreposé dans un hangar à Douarnenez, dans l’attente de propositions de donation ou d’achat de la part de partenaires intéressés.
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Destruction du musée en avril 1997
Ses œuvres furent ensuite dispersées, bien que certaines petites sculptures soient restées en sa possession. Il fit don de la Pietà à la commune de Plogoff : elle fut restaurée dans une version plus réduite, placée sur le parvis de l’église et inaugurée lors de la fête des Rameaux en 2001.
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La sculpture fut démontée en 2010, trop exposée aux dégradations du temps. Aujourd’hui morcelée, elle se trouve dans un hangar appartenant à la mairie de Plogoff, en attendant une éventuelle renaissance.
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« La boule en bois rouge, gravée d’un triskell à quatre branches, fut placée sur le terre-plein de Kergolot, au-dessus du Loch de Plogoff. Dans le bulletin municipal de juillet 2012, un article évoque cette sculpture sans préciser d’où elle venait exactement. Depuis, une plaque d’identification a été posée à la demande de la famille. »
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À Plogoff encore, trois silhouettes de bois rappellent les deux larrons portant leur croix, précédés d’un centurion. Mais le temps a fait son œuvre : rongées par les intempéries, ces figures se dressent désormais devant la cantine de l’école du bourg, comme les ultimes témoins d’un chemin de croix oublié.
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Les trois figures auraient dû être assemblées, et non espacées. De surcroît, la scène elle-même a perdu son ordre : les deux larrons ont échangé leur place, comme si le temps, en effaçant leurs visages, avait aussi brouillé le sens du supplice.
(Leur disposition initiale n’est connue que par plusieurs photographies prises autrefois au musée, aujourd’hui disparu.)
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Cette scène, sculptée en 1970 par Hervé Kérivel, prend modèle sur le calvaire de Tronoën, à Saint-Jean-Trolimon, dont il a fidèlement repris la disposition des figures.
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Les trois calvaires, réalisés à l’échelle du 1/10ᵉ, ont été légués à l’Association des sept calvaires monumentaux de Bretagne. Je tenterai, un jour, de les retrouver et de suivre leur parcours
Les grandes stèles et sculptures en bois ont été confiées au Parc d’Armorique et installées à Menez-Meur.
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Pour Hervé Kérivel, les cinq années passées à travailler avec Zadkine ont exercé une influence fondamentale sur l’évolution stylistique de l’artiste. Il reprend de son maître un cubisme poétique, le goût de la taille directe du bois, ainsi que la combinaison des droites et des courbes. Il s’en distingue toutefois par le message mystique et la ferveur religieuse qui imprègnent son art.
Hervé Kérivel s’est éteint en 2006. Sa sépulture se trouve au cimetière de Ploaré, tout près d’une grande croix de mission qu’il avait lui-même taillée dans de la pierre de kersanton au début des années 1950. Hasard des destinées ou discrète fidélité des pierres, l’artiste repose désormais à quelques pas de son œuvre.
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La croix, dressée sur un fût rond, s’orne d’un nœud circulaire historié où se succèdent quatre scènes de la vie du Christ : la condamnation, le portement de croix, la Pietà et la Résurrection.
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Aujourd’hui disparu, le musée ne subsiste que dans les souvenirs de ceux qui l’ont connu. Le Karreg Toulloù, qui trônait jadis à son entrée, reste un des derniers témoins matériel inaltérable de ce lieu disparu à la Pointe du Raz
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Discret et peu médiatisé, Hervé Kérivel a laissé une œuvre rare mais marquante. Peu d’écrits évoquent sa carrière ou son œuvre. À travers ce reportage, je souhaitais lui rendre hommage et témoigner d’un aperçu de ses réalisations, grâce aux documents, photos et souvenirs partagés par la famille Kérivel et Le Coz, qui permettent de mieux appréhender la richesse de son travail. Je tiens à exprimer ma sincère gratitude à la famille pour leur accueil et la confiance qu’ils m’ont accordée tout au long de cette démarche.
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Aujourd’hui, l’héritage d’Hervé Kérivel se perpétue au sein de sa famille. Celle-ci conserve encore plusieurs de ses sculptures, témoins émouvants du talent et de la sensibilité de l’artiste. Ces pièces, précieusement conservées, reflètent toute la diversité de son œuvre et la profondeur de son inspiration.
En voici quelques-unes :
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Autoportrait d'Hervé Kérivel sculptant une Pietà
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Voici la maquette de Saint Christophe portant l’Enfant Jésus (54 cm), qui servit de modèle à la sculpture réalisée en 1952 pour la cathédrale Saint-Corentin de Quimper.
Cette œuvre, d’une grande finesse, témoigne du savoir-faire et de la sensibilité spirituelle d’Hervé Kérivel. La maquette, soigneusement conservée par sa famille, constitue un précieux témoin du travail préparatoire de l’artiste.
La famille projette aujourd’hui d’en faire don au Musée Départemental Breton de Quimper, afin que cette pièce rare puisse être préservée et présentée au public dans un cadre patrimonial adapté.
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Hervé Kérivel en 1997
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Quelques dessins d'Hervé Kérivel
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