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Histoires de l'anse du Loch
1 février 2026

55 - Le corps de garde et les douaniers du Loch Plogoff

 

   Pour faire suite au chapitre consacré au raz-de-marée du 9 septembre 1924, je vais vous parler du corps de garde du Loch, et plus précisément du fait qu’un tel édifice exista autrefois en ce lieu. La fin de son histoire est en réalité liée à cet événement.

 

   En effet, lors de la submersion marine survenue cette nuit-là, une partie du bâtiment fut endommagée par les vagues ; le reste de l’édifice fut vendu l’année suivante, en 1925, mettant un terme définitif à son existence. Le temps effaçant les souvenirs, plus personne ne se rappelle aujourd’hui qu’un corps de garde se dressait au Loch il y a un siècle. Quelle était son histoire, et où cette bâtisse était-elle située ?

 

   Pour répondre à ces questions, il faut remonter le temps jusqu’au 18ᵉ siècle. À cette époque, la chapelle Saint-Yves se trouvait encore au niveau du Petit Loch, à proximité de l’éperon rocheux nommé Pen an Nod (la pointe de la grève). Une carte de 1776 nous la montre parfaitement positionnée à son emplacement initial ICI (48.028855 , -4.636563)

   

 

Voilà une représentation en 1800 de la chapelle Saint-Yves à son emplacement initial au Loch

 

   En 1817, il fut décidé de transférer la chapelle du lieu-dit « Kerguidy » vers la parcelle « Roz-Kergaouren », sur les hauteurs de Plogoff ICI (48.037319 , -4.677055), car la mer rongeait le trait de côte et l’édifice était voué à disparaître.

 

   La chapelle, reconstruite sur son nouvel emplacement, fut inaugurée et bénie à la fin du mois d’août 1817.

La chapelle Saint Yves de Plogoff en 1897

   Quelques années plus tard, la famille Mével de Kerstrat racheta la parcelle où se trouvait autrefois la chapelle (n° 1236, section C3 du Bourg, sur le cadastre napoléonien de 1836) à l’évêché de Quimper, davantage par esprit de don que pour l’usage réel de cette terre. Deux cents ans plus tard, cette parcelle appartient toujours à la famille Mével.

 

   En 1861, les douanes du Finistère exprimèrent le souhait d’y construire un petit bâtiment destiné à la surveillance des côtes du secteur, entre Audierne et la pointe du Raz. Ce corps de garde, d’une superficie de 23 m² (5,90 m sur 3,90 m), composé d’une seule pièce, fut édifié en pierre et couvert d’un toit de chaume et de roseaux.

 

 

Voilà une représentation en 1861 du poste de garde à son emplacement au Loch

 

 

Quotidien de travail des douaniers :

 

   Les douaniers du Cap étaient surnommés les "maltouterien" (ou "maltouters"). Ce n'est pas un mot neutre : il possède une connotation historiquement chargée et, disons-le, franchement péjorative.

 

   Leur existence était rythmée par la mer et par la surveillance constante du littoral. Ils se levaient avant l’aube et partaient en ronde le long des falaises et des sentiers côtiers, inspectant les anses et les criques. Leur mission consistait à observer toute embarcation suspecte, à contrôler les arrivages dans les petits ports et à guetter la contrebande, encore active à cette époque, notamment avec les caboteurs anglais et espagnols. Chaque fait était consigné dans un carnet : conditions météorologiques, mouvements de navires, rencontres ou événements inhabituels.

 

   La journée alternait entre de longues marches, des passages aux postes voisins, des inspections ponctuelles du port d’Audierne lorsqu’ils y étaient affectés, et des moments plus calmes au corps de garde du Loch, consacrés à la rédaction des rapports. Les douaniers du Loch n’utilisaient ce bâtiment que pour le service ; ils logeaient et prenaient leurs repas chez l’habitant, qu’ils rémunéraient sur leur solde.

 

   Ils mangeaient frugalement, puis repartaient souvent en ronde l’après-midi, inspectant rochers, criques et chemins jusqu’à Lescoff, ainsi que tous les chemins partant de la côte en direction de Plogoff pour le côté ouest, ou jusqu’au Trez Goarem, à Saint-Tugen, pour le côté est.

 

   Au coucher du soleil, une dernière observation était effectuée depuis un promontoire : c’était l’heure propice aux débarquements discrets ou au retour de pêcheurs parfois un peu trop chargés. La nuit demeurait courte ; selon l’état de la mer, les marées ou la météo, une ronde nocturne pouvait encore être ordonnée.

 

   C’était une vie faite de marche — environ 20 kilomètres par jour — de solitude, d’observation permanente et de vigilance face à une contrebande tenace. Les douaniers n’étaient guère appréciés des habitants, cette surveillance de tous les instants rendant plus difficiles certaines pratiques locales, comme la récupération des restes d’épaves rejetées sur la côte.

 

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   Je ne possède pas, dans mes archives, de photographie de ce corps de garde. Toutefois, deux tableaux permettent de le situer à son emplacement d’origine, au sud de la maison d’Anna Yven, propriétaire de cette maison après la guerre : (je vais y revenir)

Mathurin Méheut, Anse du Loch, vers les années 1920

 

Henri Sollier, Anse du Loch, 1929 – on peut identifier le corps de garde en ruine

 

 

Fin du corps de garde du Loch :

 

   Dans la nuit du 8 au 9 janvier 1924, le corps de garde fut fortement endommagé par le raz-de-marée qui frappa la côte. Le toit de la bâtisse fut arraché et ses fondations fragilisées, malgré sa position à 11 mètres au-dessus de la grève située en contrebas. 

 

   À la fin du mois de novembre 1924, la direction des Douanes de Brest écrivait au directeur des Domaines de Quimper :

 

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que l’immeuble domanial n° 2570, affecté à l’usage du corps de garde de la brigade du Loch, en la commune de Plogoff, se trouve inutilisable à la suite du raz-de-marée du 9 janvier dernier.
Le terrain sur lequel est construit ce bâtiment appartient à l’Administration des Douanes, qui en a fait l’acquisition en 1861. Autorisé par mon Administration à vous remettre ce corps de garde, je vous serais reconnaissant de bien vouloir désigner le représentant de votre service qui pourrait, de concert avec le Capitaine de Quimper, signer le procès-verbal de cession. »

 

   Le 13 mars 1925, le domaine de Quimper établit un rapport très détaillé pour préparer la vente : Document PDF (ICI)

 

   Je me permets de faire une remarque concernant la vente du terrain : il y a là un véritable « bug dans la matrice ». Le corps de garde a bien été construit sur la parcelle n° 1236, section C3 du Bourg (cadastre napoléonien de 1836). Cependant, il semblerait qu’une erreur soit survenue en 1925, lors de la vente du terrain : l’acte mentionne la parcelle n° 1549 de la section D2.

   L’origine de cette confusion est claire : dans les années 1880, une nouvelle route de « grande communication » fut construite un peu plus au nord afin de remplacer l’ancien chemin, jugé trop proche des falaises. Cette nouvelle route n’a cependant pas été reportée sur le cadastre de 1836. Les personnes chargées d’établir les plans de la zone en vue de la vente de 1925 se sont appuyées sur cette route récente comme repère, au lieu de l’ancien chemin, ce qui explique l’erreur de positionnement du corps de garde. D’ailleurs, le PDF du 13 mars 1925, accessible deux paragraphes plus haut, montre clairement que les rédacteurs du rapport constatent une modification très importante du trait de côte depuis la construction du corps de garde. Cette évolution, qu’ils peinent à interpréter, les conduit même à tenter de l’expliquer au moyen d’un croquis intégré au rapport, destiné à illustrer la différence supposée du trait de côte.

   Leur perplexité est manifeste : persuadés que le site avait profondément reculé, ils ont en réalité commis une erreur de repère, confondant la nouvelle route de grande communication avec l’ancien chemin. Cette confusion explique pleinement les incohérences relevées dans le document. Afin de clarifier ce point, j’ai repris ci-dessous le cadastre de 1836, avec les routes et les bâtisses correctement re-positionnées.

 

 

   Le corps de garde fut mis en vente le 28 mars 1925 pour la somme de 50 francs, par mise aux enchères. La vente eut lieu le 29 mai :

 

   Procès-verbal d’adjudication du corps de garde le 29 mai 1925 : Document PDF (ICI)
 

« Il a été allumé successivement trois feux, pendant la durée desquels le prix a été porté, au moyen de deux enchères, à cinquante-deux francs, par M. Yven Jean, du Loch en Plogoff. Un quatrième et dernier feu ayant été allumé et s’étant éteint sans qu’il ait été fait une nouvelle enchère, nous avons adjugé le lot au dernier enchérisseur… »
 

   Je ne sais pas comment le nouveau propriétaire de la parcelle 1549 D2, Jean Yven, a procédé pour récupérer les pierres du corps de garde, lequel se trouvait en réalité sur la parcelle 1236 C3, propriété de la famille Mével — ni même s’il les a effectivement récupérées. Toujours est-il que, sur les photos de la zone datant du début des années 1930 que je possède, le bâtiment a totalement disparu.

 

   Si vous êtes observateur, vous pouvez encore aujourd’hui repérer, le long du chemin côtier désormais condamné, les restes des fondations de la bâtisse.

 

   Pour revenir au souvenir de l’ancienne chapelle Saint-Yves, juste après la Seconde Guerre mondiale — soit 130 ans après son déplacement — quelques vieilles kapenn se signaient encore en passant à proximité de l’emplacement où se trouvait la chapelle. Même si celle-ci n’existait plus, elle restait présente dans la mémoire des anciens de l’époque. Le petit chemin côtier qui reliait le Kougon Saint-Yves à l’autre côté du Petit Loch portait, pour les anciens, le nom de « chemin de Parc ar Chapel ».

L'ance du Loch

   Le Kougon Saint-Yves est aujourd’hui appelé Kougon Anna, du prénom d’Anna Yven, épouse de Clet Cariou, qui habitait dans la maison et tenait un petit commerce à côté du Kougon. Les jeunes nés après-guerre n’avaient jamais connu l’existence de la chapelle : lorsqu’ils allaient à la plage, ils disaient à leurs parents qu’ils se rendaient au Petit Loch, au Kougon Anna — l’endroit où l’on pouvait acheter, dans le commerce d’Anna, des crêpes pour le quatre-heures.

 

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   Comme nous sommes dans la zone du Petit Loch, sur Plogoff, un projet de construction d’une digue a été envisagé en 1931 dans le prolongement de la pointe Pen an Nod. Ci-dessous, voici le plan d’avant-projet. Plan HD (ICI)

 

   Ce projet ne verra finalement pas le jour, mais je me suis amusé à représenter la digue telle qu’elle aurait pu être construite si elle avait été réalisée.

 

 

   Pour information, mes images « transformées » sont réalisées manuellement, et non par intelligence artificielle. À titre d’exemple pour cette représentation, je me suis inspiré de photos de la digue de Port-Loubous et de la cale de descente de Feunteun Aod pour cette simulation.

 

 

P.S. : Tous les éléments d’archives relatifs au corps de garde se trouvent aux Archives départementales du Finistère, sous la référence 2 Q 558.

 

 

 

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