37 - Le goémon nourricier du Loch

 Le goémon nourricier du Loch

   La mer du Cap-Sizun est nourricière, elle fournit poissons et crustacés mais également deux autres éléments : le sable et le goémon. Le sable est prélevé par les agriculteurs pour amender les terres. Quant au goémon, il servit naguère comme combustible, ses qualités étaient notoires comme engrais au profit des sols, avant que ne soient connues les possibilités de transformation, à usages industriel et commercial. La côte nord du Cap-Sizun est constituée de falaises abruptes, peu favorables à la récolte. C’est donc sur la côte sud, plus plate, que se sont implantées les activités goémonières.

    L'incinération du goémon pour sa soude appartient effectivement au passé. Pourquoi brûlait-on ? Comment brûlait-on ? Pour répondre à ces questions, il nous faut évoquer les 120 années de l'histoire locale de l’industrie de l'iode.

    Vers 1810, Bernard COURTOIS, salpêtrier de Paris imagine d'utiliser les cendres d'algues pour remplacer les cendres de bois employées à la fabrication de la poudre. Il y découvre un corps nouveau : l'iode (du grec iodos : violet).
   La première véritable usine de raffinerie de cendres d'algues est crée à Cherbourg en 1825 par un certain Mr TISSIER. En 1829, il fonde l'usine du Conquet, premier établissement construit spécialement pour la production d'iode et s'installe donc dans une région où le goémon n'est connu qu'en tant qu'engrais. Il travaille avec des courtiers qui vont former au brûlage des algues les premiers goémoniers.
   La cendre d'algue était utilisée bien avant cette époque : on se rendit compte, vers la fin du XVIIème siècle que la cendre d'algues pouvait aisément remplacer la soude dans la fabrication du verre. C’est dans ce contexte que le métier de « goémonier brûleur d'algues » se développa dans le Cotentin. Les pains d'algues brûlés et compactés garderont d'ailleurs de cette utilisation le nom de « pains de soude ». On assiste au début des années 1840-1850 à une multiplication de créations d'usines de production d'iode en France à des fins médicales et photographiques.

    Une ordonnance royale du 19 juillet 1836 autorise Mr BAZIRE et JOURDAN à construire au lieu-dit « Le Poul » à Audierne une usine de raffinage de soude brute de varech. Ils obtiennent également une autorisation pour brûler du goémon sur les communes de Plozévet, Plouhinec, Esquibien et Primelin. En 1836, Mr FENOUX obtient l'autorisation de fabriquer de la soude de varech sans constructions accessoires autres que de simples fours établis sur le rivage à Pouldreuzic, Plozévet, Plouhinec, Esquibien, Primelin et Plogoff. Ainsi, une multitude de fours sont installés sur ces communes. De ce fait, les cultivateurs du Cap-Sizun finirent par manquer de goémon et donc d'engrais pour leurs champs.
   En 1879 la famille De LECLUSE-TREVOEDAL termine la construction à Audierne d'une « usine de produits chimiques » pour extraire des soudes de varech, au lieu-dit Le Stum (mot breton signifiant méandre). Le bâtiment avait été réalisé dans une boucle du Goyen à l'emplacement actuel de la caserne de pompiers. L’usine traitait uniquement les produits issus des incinérations des algues réalisées dans les fours à goémon du Cap-Sizun.

   Les habitants du littoral (paysans mais aussi pêcheurs) construisent leur four, ils sont plus d'un millier à le faire dans le Cap-Sizun. Les fours étaient bâtis sur des terrains très proches du bord de mer. Les premiers goémoniers y avaient creusé de façon souvent anarchique leurs fosses. Au fil des ans, ces constructions temporaires sont devenues permanentes. Une fois en place, elles se transmettaient d'une génération à une autre. Les familles nombreuses possédaient jusqu’à 3 fours, situés dans des endroits différents ce qui leur permettait de choisir leur lieu de récolte et d'incinération en fonction des arrivages des d'algues sur le littoral.

La récolte du goémon

    Le goémon de rive était employé uniquement comme engrais pour l'agriculture ainsi que les algues arrivant à la côte en hiver car celles-ci étaient difficiles à sécher.

Ch37 - Ramassage du goémon sur la plage au lochRamassage du goémon sur la plage au loch

   Les seuls goémons dont on se servait pour fabriquer de la soude étaient les goémons épaves, à condition qu'ils puissent être rapidement séchés. (Il était encore appelé : goémon de laisse ou bejin distag).
   Pour les goémons de février et mars, on pouvait procéder à une sorte d'ensilage et attendre ainsi les beaux jours pour pouvoir les sécher. Dans l'anse du Loch il y avait de nombreuses meules de ce type.

Ch37 - Meules de goémon sur la plage du Loch - 1885-1900Meules de goémon sur la plage du Loch en 1885-1900

Ch37 - Meules de goémon au port du Loch Primelin en 1929Meules de goémon au port du Loch Primelin en 1929

Ch37 - Meule de goèmon à Portz Tarz en 1934Meule de goèmon à Portz Tarz en 1934

Ch37 - Meule de goémon - Le Loch (vue sur Kerandron de la route) en 1935Meule de goémon - Le Loch (vue sur Kerandron de la route) en 1935

   La récolte commençait sérieusement après les tempêtes d'avril (bejin ebrel) et battait son plein un peu plus tard quand le goémon de mai (bejin mae) était mûr et venait tout seul à la côte. Ces algues très riches en iode s'accumulaient sur les grèves sur plus d'un mètre d'épaisseur. Il fallait alors les récupérer rapidement avant qu'elles ne soient emportées par la mer.

Ch37 - Ramassage du goémon sur la plage du Loch Plogoff vers 1900Scène de ramassage du goémon vers 1900 sur la plage de Loch côté Plogoff (musée de bretagne)

   C'était alors la « ruée vers l'or ». Tous, grands et petits, hommes et femmes se précipitaient à la grève, quelles que soient l'heure et les conditions météo. La collecte exigeait beaucoup d'efforts avec des outils comme des fourches, longs râteaux, crocs et… mains nues. Sur la photo du Loch ci-dessus on peut remarquer des paysans coiffés de bérets moins larges que ceux des pêcheurs. Ils ramènent le goémon d’épave à l’aide de leurs râteaux de grève (rastelloù aod). Les femmes portent la coiffe kapenn.

Ch37 - Ramassage du goémon au Trez Goarem à St Tugen vers 1900a

Ch37 - Ramassage du goémon au Trez Goarem à St Tugen vers 1900c

Ch37 - Ramassage du goémon au Trez Goarem à St Tugen vers1900b3 scènes de ramassage du goémon sur la plage du Trez Goarem à Saint-Tugen (photo V. Camu - 1900)

   Les plus courageux rentraient dans l'eau jusqu'à la ceinture, même à la fin de l’hiver, pour ne rien perdre de cette manne. On comprend pourquoi ceux qui ont exercé longtemps ce métier ont contracté pneumonie ou tuberculose pour être restés au travail des heures, trempés jusqu'aux os et baignant dans l'humidité. Ma grand-mère originaire de Custren me parlait souvent à la fin de sa vie, avec douleur, de cette période de l'année où elle allait jusqu’à la taille chercher le goémon dans l'eau avec chevaux et char à banc au Trez Goarem.

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Une fois récupéré, le goémon devait être remonté sur le rivage. Le plus pénible était de lever les algues imprégnées d'eau pour remplir les charrettes descendues sur le sable. Là où les chevaux ne pouvaient intervenir ces algues étaient remontées dans des paniers posés à même la tête ou sur des civières.

Ch37 - Remonter du goémon au Loch en 1925Remontée du goémon au Loch en 1925

Ch37 - Ramassage du goémon au Loch vers 1935Ramassage du goémon au Loch vers 1935

Ramassage du goémon au Loch en 1935

Ch37 - Ramassage du goémon au Loch en Novembre 1940Ramassage du goémon au Loch en 1940 (photo Eugène Perrot)

   Quand les falaises escarpées rendaient ardu le hissage de la moisson de la journée, lourde de quelques tonnes, on pouvait utiliser un dispositif de levage de paniers, rustique mais robuste, avec mât de charge, câbles et poulie.

   On peut voir à Audierne sur le territoire de l’ancienne commune d'Esquibien, au lieu-dit Kernod à Lennac'h, des potences avec leurs mâts de levage qui sont utilisées une fois par an pour la fête du goémon le troisième dimanche de juillet.

Ch37 - Mât de potence à Lennac'h (Esquibien)Mât de levage au Lennac'h en 2013 sur Esquibien

Ch37 - Mât de levage sur le beg Saint Yves au Loch vers 1950Mât de levage sur le Beg Saint Yves au Loch plogoff vers 1950

   Il existe encore en 2019 au Loch les socles en béton des mâts de levage.

Ch37 - Socle du mât de levage sur Beg Saint Yves sur PlogoffSocle en béton du mât de levage sur Beg Saint Yves à Plogoff

Ch37 - Socle du mât de levage du coté de sud de Porzh a Briec sur PrimelinSocle du mât de levage au sud de Porzh-a-Briec sur Primelin

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   L'opération de séchage était moins pénible mais demandait des soins constants. Il fallait étendre le goémon, le retourner fréquemment et le ramasser le soir en petites meules ; il fallait surtout éviter qu'il soit « lessivé » par la pluie qui le blanchissait et dissolvait les sels d'iode. Trois jours de beau temps étaient suffisants pour sécher les algues qui pouvaient alors être brûlées.

Ch37 - Le goémon sur la route du Loch en 1950Le goémon sur la route du Loch en 1950 - mise en tas sur le terrain voisin

Ch37 - Ramassage du goémon sur la route du Loch en 1950Ramassage du goémon sur la route du Loch en 1950

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Le brûlage du goémon

   Les fours à goémon (forn zoud) consistaient en une tranchée de forme rectangulaire à section trapézoïdale, creusée dans le sol, longue de 6 à 9 mètres, large de ± 60 cm, profonde de ± 50 cm. Les parois et le fond de cette tranchée étaient dallés de pierres plates et lisses, assemblées avec de l'argile.
   Le brûlage avait lieu à la fin de l'été et pouvait durer 20 jours, en fonction de la quantité de goémon séché et du nombre d'opérateurs. L'allumage du four avait lieu vers 7 heures. Il se faisait, dans chaque compartiment, avec des fagots de genêt ou d'ajonc ; puis le goémon était jeté par petites poignées dans le brasier qu'il fallait alimenter sans interruption toute la journée. Des goémoniers défaisaient les tas, apportaient les algues sèches, d'autres s'occupaient du four. Les opérations se faisaient dans une chaleur d'enfer, toujours opposées au vent de façon à éviter les fumées épaisses et âcres. Pendant les brûlages, amers, rochers et falaises devenaient souvent invisibles. Ce qui obligea les instructions nautiques de l'époque à mentionner la dangerosité de certaines côtes.

Ch37 - Brulage du goémon au Loch vers 1900aBrûlage du goémon au Loch vers 1900

   L'art de l'incinération consistait à réguler le tirage du foyer sur toute sa longueur : la température devait être suffisante pour faire fondre les cendres des algues, mais sans être excessive pour éviter l'évaporation de l'iode, très volatil.

Ch37 - Brulage du goémon au Loch vers 1900bBrûlage du goémon au Loch vers 1900

   En fin d'après-midi, le four était rempli de cendres en fusion. On homogénéisait cette masse incandescente (à l'aspect de lave) en la brassant et en la malaxant (meska ar zoud). Ce travail pénible, appelé « pifonnage » durait une à deux heures. Il s’achevait lorsque la soude, se refroidissant et s'épaississant progressivement, devenait compacte. Le magma obtenu recevait alors sa forme à coups de houe.
  Si la soude en fusion n’était pas bien remuée, elle se solidifiait mal et restait granuleuse et cassante. Par contre, ce malaxage prolongé provoquait l'évaporation de l'iode. Pourtant, malgré les recommandations des usiniers, les soudiers étaient plus sensibles à la présentation de leurs blocs, de leurs pains de soude, qu'à la teneur en iode de leur fabrication !
   Traditionnellement, on cuisait les repas sur la bouillie brûlante. On posait, sur les blocs, pommes de terre, poissons, berniques et oignons qui s'imprégnaient du goût incomparable de l'iode. La journée pouvait se terminer fort tard. Le reste de la nuit, les pains refroidissaient lentement, sans surveillance.
   Le lendemain matin, vers cinq ou six heures, on procédait au démoulage des pains. Armés de barres à mine et de piques, les goémoniers extrayaient les blocs du four (8 à 10 pains de 60 à 80 kg chacun). Pour ce faire, et pour éviter de casser les blocs de soude, ils commençaient par démolir une des extrémités du four. La section trapézoïdale du four facilitait quelque peu les opérations. Les pains de soude, grisâtres, étaient entreposés près des fours, sous une bâche (la soude ayant tendance à s'effriter dès qu'elle prenait de l'humidité). Il restait à reconfigurer le four et à préparer la place pour une autre fournée.
   En douze heures, on brûlait en moyenne 3 tonnes de goémon sec pour le transformer en 600 Kg de soude. Une fois traité à l'usine du Stum on pouvait obtenir ainsi 6 à 9 Kg d'iode.

 A l’usine

    Les pains étaient transportés en char à banc jusqu’à l'usine du Stum, puis pesé. Le goémonier était ensuite payé en fonction de la teneur en iode de sa production après prélèvement et analyse d'échantillons sur chaque pain réalisé par le laboratoire de l'usine.

Ch37 - L'usine du Stum à Audierne en 1905L'usine du Stum d'Audierne en 1905

   Le traitement des pains de soude pouvait débuter, il se prolongeait tout l'hiver. Diverses opérations permettaient d'extraire l'iode de la soude. Les pains étaient d'abord concassés par des femmes et passés très lentement à l'eau pour en extraire les iodures, les chlorures de sodium et de potassium. Puis, par chauffage, on provoquait l'évaporation de l'eau et la séparation des chlorures ; on éliminait les sulfures avec de l'acide sulfurique ; on recueillait alors l'iode en « produit pur ». Par vent de nord, les habitants d'Audierne et de Poulgoazec recevaient des bouffées d'hydrogène sulfuré (odeur d’œufs pourris), mal odorantes mais sans danger ! Les sous-produits extraits des pains de soude étaient revendus comme engrais.

    L’âge d’or de l’iode au Cap-Sizun se situa entre 1900 et 1930. Après la seconde guerre mondiale la chimie moderne prend le dessus sur les pains de soude issus du goémon. Au Loch, c'est en 1953 que l'on verra les fumées blanches pour la dernière fois. L'usine du Stum n'échappe pas à ce déclin et doit fermer ses portes en 1954. Les pains de soude ne trouvent plus preneurs, c’est la fin du brûlage du goémon, les fours deviennent inutiles et sont laissés à l’abandon. La récupération des pierres à des fins diverses et la disparition naturelle dûe à l'érosion des falaises ont eu raison du plus grand nombre. Ils sont aujourd’hui dans certains coins complètement invisibles. Un promeneur non averti peut trouver sur les bords du rivage la présence de ces trous perdus. « On dirait des sépultures d'un ancien âge que l'on aurait violées pour emporter de très longs squelettes ancestraux » écrivait Pierre-Jakez HELIAS dans le Cheval d'orgueil.

   En 1977 et 1978 à l’occasion de la fête de Pors-Tarz à Primelin, le public put assister à la reconstitution d'une scène de brûlage de goémon, tel qu'il se faisait autrefois, enveloppant la fête d'un nuage de fumée qui exhalait une senteur d'iode : « Ce sont des fours dans lesquels on brûlait du goémon au temps de notre jeunesse ! »  nous disaient les anciens. Durant pratiquement 120 ans, cette activité a contribué à la survie de toute une population côtière, en lui procurant un appoint de ressources appréciable, en plus de la pêche et de l'agriculture.

   Un inventaire réalisé par la région Bretagne nous permet de retrouver certain fours sur les côtes de Bretagne et du Cap-Sizun.

Ch37 - Carte des fours à goémon du Cap-SizunCollectage des fours encore visible : ICI

 Dans l'anse du Loch il n'en reste que 2 relativement visibles. Ils sont distants l'un de l'autre de quelques mètres à Prad Feunteun Yen à Plogoff.

Ch37 - Four à goémon de Feunteun Yen 1

Ch37 - Four à goémon de Feunteun Yen 2Les anciens fours à goémon de Feunteun Yen

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Ch37 - Ramassage du goémon au Loch en 1993Ramassage du goémon au port du Loch en 1993

   Dans les années 2000, il y avait encore quelques familles équipées de tracteurs qui récupéraient du goémon à la plage ou au port pour leur potager, mais au fil des années, cette pratique s’est arrêtée.

   Le goémon épave, si prisé autrefois, encombre désormais les criques après les tempêtes et les fortes marées. Même s’il pourrait encore servir à amender les champs, il ne reste que de très rares agriculteurs travaillant dans le bio qui continuent à le ramasser. Les autres, utilisent maintenant des engrais chimiques.

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   Mais revenons un peu en arrière, après la seconde guerre mondiale, lors du déclin des fours à goémon, une autre activité se met en place dans le Cap-Sizun comme dans tous le grand Ouest : le ramassage du « petit goémon » (bezhin bihan, beigin bihan, bijin Bihan ou bejin bihan) ; « le goémon blanc » (bezhin gwenn)  ou « le goémon joli » (bezhin brav ... pronocer brao) comme on disait au Loch. Il portait des noms différents suivant la région, comme « le goémon fleuri » (teil-picot ou tali-picot) dans le pays Bigouden ; « ougnachou-ru » à Poulgoazec ; « pioca ou liken » dans le nord-Finistère.

Ch37 - Le bezhin brao du LochLe bezhin brav du Loch

   Pour les industriels, il était nommé : lichen marin ou lichen carraghenn. Pour les botanistes : Chondrus-Crispus ; Gigratina-mamiliosa et Gymnogongrus paten. C'est un goémon particulier qui est utilisé par l’industrie pharmaceutique (dentifrice…), pour homogénéiser certains produits laitiers (flan…) et pour certains produits cosmétiques haut de gamme.

   Pendant des décennies, enfants, retraités ou actifs en quête d'un petit revenu complémentaire l'ont cueilli et revendu sans véritable cadre juridique. Un peu comme le muguet au 1er mai. Il pouvait y avoir de bonnes et de mauvaises années. En effet, suivant la météo, la température de la mer et l’ensoleillement, les algues se développent différemment.

   A la fin des années 1950, sur les terre-pleins du Loch à Primelin et de Prad Feunteun Yen à Plogoff, les récoltes étaient étalées pour y être séchées. Sa couleur passait alors au blanc d’où son nom de « goémon blanc ». A l'époque le goémon sec était ramassé dans de grands sacs en jute et stocké dans l'abri de sauvetage après avoir été préalablement pesé par le commerce de la famille GUEZINGAR du Loch (pour le coté Primelin).

Ch37 - Stockage du bezhin brao dans l'abris de sauvetage du Loch en 1963Mise au sec des sacs de bezhin dans l’abri de sauvetage après pesée en 1963

   Du côté Plogoff, c'est la famille d’Hervé QUERE / Anna SICOURMAT qui le collectait. A la pesée, était soustrait 2 Kg correspondant au poids du sac de jute vide.

Ch37 - Remonter du bezhin brao pour la pesée à Feunteun YenRemontée du bezhin brav à Feunteun Yen en 1958

Ch37 - Séchage du bezhin brao au soleil à Feunteun YenÉtalage du bezhin brav à Feunteun Yen en 1958

Ch37 - En attendant la pesée du bezhin brao à Feunteun YenEn attendant la pesée à Feunteun Yen en 1958 (photo Léa Quérré/Perfesou)

   Pour les locaux qui pratiquaient cette activité de mai à octobre, c'était vraiment un plus financier. Pour les plus jeunes, c’était souvent un beau vélo qui était prévu à l'achat pour ne plus se rendre à pied à l'école à la rentrée scolaire de septembre. Pour les adultes, l'argent servait souvent pour acheter de beaux vêtements pour le dimanche.

   En parallèle du bezhin brav dans les année 65-70, il y avait aussi « le goémon laminaire (bezhin siliou) qui était coupé à la faucille durant l'été, à marée basse. Le goémon poussé par la marée montante était récupéré sur la plage à marée haute. Cette technique, optimisée, n’était possible qu’à condition qu’il n’y ait qu’une seule équipe à le faire au Loch durant la marée. Une fois remonté, il était séché sur le terre-plein des casemates du Loch à Primelin avant d’être envoyé également à Penmarc’h à des fins médicales.

    Au début des années 1970, c’est l’âge d’or du bezhin brav. L’été, les moyens de transport s'adapte, les récoltes seront récupérées à chaque marée directement par camions chez les collecteurs côtiers et envoyées à l’usine de Penmarc’h pour y être séchées. Une fois préparé, il était acheminé jusqu’à l'usine C.E.C.A (Carbonisation Et Charbon Actif) de Baupte près de Carentan dans le Cotentin pour être traité et réduit en poudre pour les industriels.

Ch37 - Plan des collecteurs de Bezhin sur le Cap-Sizun en 1970Plan des collecteurs de bezhin brav sur toute le grand-Ouest en 1970 : ICI



Ramassage du bezhin brav au Loch en 1970

    Aux grandes marées de printemps, il y avait moins de monde au ramassage. Le transport se faisait donc seulement à la fin des grands coefficients. Le bezhin devait être séché pendant au moins deux jours au soleil par les cueilleurs, car étant fragile il aurait pourri très vite dans les sacs. Les collecteurs étaient très attentifs à la qualité de ce qu'ils allaient revendre à l’usine. Il y avait donc à la pesée deux prix possibles : celui du goémon égoutté cueilli le jour même et celui du goémon sec qui se vendait quatre fois plus cher.

Ch37 - Fascicule sur le Lichen de 1970Fascicule sur le lichen de mer remis aux cueilleurs en 1970

   Dans le port du Loch à l'époque, il n'y avait pas encore beaucoup « d'annexe » pour stoker les sacs de goémon au fur et à mesure du ramassage. Les gamins confectionnaient pour cela des radeaux de fortune avec des chambres à air de voitures et des bidons récupérés au garage de Dany THOMAS. Ces radeaux servaient également aux jeux de plage pendant les belles journées d'été.

   Pour les adultes, Il était préférable d'avoir un petit canot pour aller chercher le bezhin sur les zones de roche où l'on ne pouvait pas aller à pied. La cueillette y était bien meilleure car sur la côte la compétition était rude.

   Enfant, j'y suis allé pour la première fois en 1974 avec mon frère pour le récolter durant les vacances de printemps et d’été.

Ch37 - Les aprentis goémonier du Loch en 1974Les apprentis goémoniers du Loch en 1974 (mon frère et moi)

   La première grande marée fut fastidieuse, mais quelle fierté d’avoir « gagné sa croûte » pour aller à la fête foraine de Notre-Dame du Bon Voyage. Je me suis rendu compte très vite que cet argent, il était beaucoup plus rapide de le dépenser que de le gagner en fait. Au fil des marées et des années les rendements progressaient et… la paye aussi bien sûr.

   Le coefficient de marée devait être supérieur à 80 pour accéder aux zones où je pouvais débusquer ce goémon particulier durant 4 heures au plus fort des coefficients. La rivalité entre les enfants était bien réel … je me suis vu, une fois, me faire expulser de Penn-Dern : « dégage, c’est mon caillou » m’a crié un des gamins d'une grosse fratrie… Nous étions contraints, mon frère et moi de godiller avec la plate vers d’autres endroits plus tranquilles. Nous avions des sacs en nylon de couleur verte pour ramasser le goémon au fur et à mesure du collectage. L’annexe de mon père nous servait à stocker les sacs une fois remplis.

    Il fallait aller chercher les bouquets les plus fournis au fond de l’eau en se penchant. La position courbée pour le ramassage donnait de sacrés maux de dos. En mai, l’eau était vraiment froide et je n’avais pas de combinaison pour me protéger. Mes jambes et mes mains un peu meurtries arboraient une couleur bleue violette des plus inquiétantes. J'avais des sandales en plastique pour ne pas me blesser les pieds, 20 ans auparavant, c'est avec des chaussons de sabot que les personnes allaient à la marée.

   Une fois la mission accomplie, il était préférable d’attendre dans le canot avec notre précieux chargement que la mer monte jusqu'au port, nous échappions ainsi au transport des sacs sur la plage. Pour avoir un sac le plus lourd possible, il y avait l’astuce de le tremper dans l’eau de mer juste avant de le monter sur la berge… mais chut, il ne faut pas dire.

   Il y avait au Loch un point de collecte côté Primelin, chez Francis PERHERIN jusqu'au années 1974 et un autre du côté de Plogoff au-dessus du Petit Loch à Feunteun Yen, chez la famille QUERE/SICOURMAT. Durant l’après midi, on pouvait voir des convois « processionnels » de brouettes et de brancards faire des va-et-vient jusqu’au point de pesée. Il y a eut un moment au Castel sur Primelin un poste de collecte géré par Jean MOAN, ainsi qu’un autre à Pors Loubous tenu par Jean LOSK. Pour ce lieu, le dénivelé jusqu’au point de pesée à Pennéach était très important. Les personnes disaient souvent qu’il valait plus cher qu’au Loch car bien plus compliqué à transporter. Le prix était fixé par les usines et identique pour tout le grand Ouest. Du coté de Kersiny à Plouhinec il y a eu également aussi un point de collecte tenu par la famille LOUSSOUARN.

   J'ai vu un jeune adulte remonter près de 300 Kg de bezhin en une marée au Loch. Cela représenterait aujourd’hui (avec l'nflation) près de 350 € pour 4-5 heures de travail. Certaines familles nombreuses en remontaient une quantité phénoménale, les plus organisés avaient un tracteur pour le transporter du bas de la plage jusqu’au point de pesée.
   Les sacs en nylon (+/- 25 kg) devaient être le plus tassé possible pour optimiser au mieux, car il était enlevé par défaut 1 kg par sac à la pesée. Les plus tassés pouvaient faire jusqu’à 34 kg, mais les collecteurs avaient l’œil pour détecter les jeunes resquilleurs éventuels qui avaient placé quelques galets au milieu des sacs « pour faire plus lourd ». Certains ont essayé. S’il y avait un doute, le peseur prenait une grande aiguille à tricoter pour piquer le sac jusqu’à son centre pour en tester l'intégrité : quelle humiliation pour les jeunes qui se faisaient prendre !. Chaque sac était ensuite étiqueté avec le nom et les coordonnées du ramasseur. Ce n'est qu'au dernier jour de la grande marée que la paye tombait.

   A partie de 1980, j'ai pris le tracteur de la maison pour éviter la corvée de la remontée, il y avait toujours des gamins qui « faisaient du stop » avec leur sac sur le chemin.

   Comme collecteur de bezhin à Primelin, il y a eu aussi pendant un ou deux ans, le boucher Alain LE BORGNE du bourg. Puis jusqu’en 1992 : Jean LOUARN. Par la suite, il fallut aller chez Mr DONNART à Lervily à Esquibien (aujourd’hui Audierne), pour la pesée. Pour les cueilleurs du Loch, c’était un peu loin pour vendre sa récolte.

Récole du bezhin brav au Loch Primelin en 2001

Ch37 - Récolte du bezhin brav par un ado au Loch - 2001Récolte du bezhin brav par un ado au Loch en 2001

Ch37 - A la pesée du bezhin brav à Lervily - Esquibien en 2001A la pesée du bezhin brav à Lervily - Esquibien en 2001

   C’est le déclin du « goémon blanc » car les points de collecte diminuaient sous la pression des usines qui souhaitaient réduire les frais de transport et le nombre d’intermédiaires. Dans le Finistère, de 40 points de collecte en 1970, il n’en restait plus que 6 en 2000. Celui d’Esquibien en fait encore partie.

   J’ai retrouvé sur certaines années les prix pratiqués en francs à la pesée

En 1970 - 0,37 F/Kg (1.25 F/Kg sec)
En 1974 - 0,45 F/Kg (1.57 F/Kg sec)
En 1976 - 0,52 F/Kg
En 1979 - 0,68 F/Kg
En 1982 - 0,80 F/Kg (3.80 F/Kg sec)
En 1984 - 1,00 F/Kg
En 1988 - 1,10 F/Kg
En 1989 - 1.15 F/Kg (4.06 F/Kg sec)
En 1999 - 1.32 F/Kg
En 2000 - 1.36 F/Kg

   J’ai eu deux garçons que j’ai éduqués au mieux avec mon épouse. Les vacances scolaires d’été, ils les passaient « chez mamy du Loch », jeux de plage et vie au grand air. Un jour je me suis renseigné pour qu’eux aussi apprennent à travailler dans le ramassage du goémon blanc… Mais là, grosse surprise, les choses avaient bien changé, ce n’était plus possible avant 16 ans et il n'y avait plus de collecteurs dans le Cap-Sizun !!! C’était fini depuis que le fisc, puis les Affaires maritimes y avait mis leur nez en 2009. L'activité était considérée comme souterraine, sans couverture sociale, sans possibilité de suivi de la ressource !!!
   Nos jeunes aseptisés seront les adultes de demain, je sens que nous allons avoir à l’avenir des soucis sociétaux compliqués. Comment leur apprendre l’amour du travail avec à la clef le premier argent de poche fièrement gagné ? A 16 ans c'est déjà trop tard.

    Aujourd’hui, il n’y a plus d’activités autour du goémon, au Loch … Malgré tout de temps en temps le LAMIPOL, un bateau goémonier avec ses scoubidous entre dans notre petite anse nous rendre visite.

Ch37 - Le goémonier Lamipol dans l'anse du Loch en 2018Le goémonier Lamipol au Loch en aout 2018


   Je remercie Laurence B. de m'avoir aidé pour la correction orthographique de ce chapitre.


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